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388 privation est chaque jour sentie. On peut s'étonner que, d e - puis longtemps, ce vide n'ait pas été rempli, ne fut-ce que grâce à la symétrie, qui s'inquiète peu, à la vérité, qu'une idée reste sans expression, mais qui cherche toujours à se compléter et à s'étendre. A ces mots elle devait donner un pendant, ne fut-il pas indispensable, comme sur une cheminée on met un second vase dont on ne doit pas se servir, mais qui est nécessaire pour satisfaire les yeux et pour tenir compagnie au premier. La symétrie préside à la manifestation extérieure de toute poésie. Elle a donné le plan de la strophe, ce moule si régulier et si net où la pensée prend sa forme, d'où elle sort avec un tour nerveux et concis. C'est elle qui guidait le Gallois lorsque, dans ses Triades, il réunissait les héros, les traîtres, les bardes, les beautés célèbres par groupes de trois, par le lien de ce nombre dont la mystérieuse har- monie a toujours séduit et fasciné les hommes. Le même principe a fait naître la rime. Mais le plaisir un peu monotone et souvent contesté qu'elle nous donne est acheté trop cher quand l'idée n'arrive qu'à la suite du mot. La rime est une esclave a dit Boileau et il ne le rappelait pas sans nécessité, car son précurseur avait érigé en théorie la subordination de la pensée ; Malherbe disait qu'il faut choisir des rimes bizarres et éloignées l'une de l'autre par leur sens, parce que cela amenait des idées piquantes. Dans la coupe trop régulière de notre alexandrin, il y a pour la pensée un autre péril; le vers de dix pieds n'induit pas à antithèse autant que celui de douze pieds, dont les hémistiches, balances sur le point mitoyen de la césure, semblent préparés pour rece- voir des idées, des expressions qui s'équilibrent et se contre- pèsent. Comme la symétrie, les ligures tiennent à l'essence du langage et sont de môme pour la pensée un ornement et