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privation est chaque jour sentie. On peut s'étonner que, d e -
puis longtemps, ce vide n'ait pas été rempli, ne fut-ce que
grâce à la symétrie, qui s'inquiète peu, à la vérité, qu'une
idée reste sans expression, mais qui cherche toujours à se
compléter et à s'étendre. A ces mots elle devait donner
un pendant, ne fut-il pas indispensable, comme sur une
cheminée on met un second vase dont on ne doit pas se
servir, mais qui est nécessaire pour satisfaire les yeux et
pour tenir compagnie au premier.
   La symétrie préside à la manifestation extérieure de toute
poésie. Elle a donné le plan de la strophe, ce moule si
régulier et si net où la pensée prend sa forme, d'où elle
sort avec un tour nerveux et concis. C'est elle qui guidait
le Gallois lorsque, dans ses Triades, il réunissait les héros,
les traîtres, les bardes, les beautés célèbres par groupes de
trois, par le lien de ce nombre dont la mystérieuse har-
monie a toujours séduit et fasciné les hommes. Le même
principe a fait naître la rime. Mais le plaisir un peu monotone
et souvent contesté qu'elle nous donne est acheté trop cher
quand l'idée n'arrive qu'à la suite du mot. La rime est une
esclave a dit Boileau et il ne le rappelait pas sans nécessité,
car son précurseur avait érigé en théorie la subordination
de la pensée ; Malherbe disait qu'il faut choisir des rimes
bizarres et éloignées l'une de l'autre par leur sens, parce
que cela amenait des idées piquantes. Dans la coupe trop
régulière de notre alexandrin, il y a pour la pensée un autre
péril; le vers de dix pieds n'induit pas à antithèse autant
que celui de douze pieds, dont les hémistiches, balances sur
le point mitoyen de la césure, semblent préparés pour rece-
voir des idées, des expressions qui s'équilibrent et se contre-
pèsent.
   Comme la symétrie, les ligures tiennent à l'essence du
langage et sont de môme pour la pensée un ornement et