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trouver cette agréable impression qu'un mot bien fait cause
dans sa nouveauté, nous nous livrons à des créations succes-
sives qui ne sont pas toujours heureuses ; alors nous re-
courons à l'archaïsme et au néologisme qui ne devraient
pourvoir qu'aux besoins de l'idée : les primeurs seules peuvent
réveiller un appétit languissant, et certains vieux gourmands
ne voudraient leur table servie que de ce dont il n'y a plus ou
de ce dont il n'y a pas encore. C'est ce besoin de renouvelle-
ment qui a enfanté le langage des Précieuses Ridicules;c'est
lui qui donne naissance à ces expressions en vogue, dont cha-
que mois le Journal des Modes pourrait faire la liste, et qui
périssent dès que la pointe de leur nouveauté est émoussée.
    Il semble que ce travers, qui fait rechercher les phrases
alambiquées, les rapprochements forcés, les rapports subtils,
doit se rencontrer seulement dans une langue qui n'est plus
jeune, dans laquelle on a beaucoup parlé et beaucoup écrit,
où l'on a défloré par un long usage les expressions les plus
naturelles, les plus proches de l'idée. Cependant l'apparition
de notre style précieux, de l'euphuisme anglais, du cultisme
espagnol en des langues à peine constituées, pourrait nous
y faire voir moins un vice propre à la décadence des littéra-
tures qu'une maladie qu'elles ont à traverser pour atteindre
leur perfection. Mais il est probable que l'affectation de l'hô-
 tel de Rambouillet, celle du règne d'Elisabeth, celle dont, en
Espagne, Gongora fut le héros, ne sont venues que par l'en-
gouement du Marinisme et l'imitation des Séicentistes italiens :
la littérature italienne avait devancé toutes les autres, et sa pré-
cocité, autant que sa beauté, lui avait partout conquis une
influence qu'elle conservait encore au moment où, signe cer-
tain de vieillesse, l'afféterie s'y laisse apercevoir comme une
première ride qui se dissimule sous un sourire. Ainsi la cor-
 ruption du fruit trop mûr gagne le fruit encore vert et des
langues pleines de sève se rangent à l'imitation d'une langue