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'z97 Vent on arrive trop tard pour ramener un mot à son sens naturel, pour restreindre une expression forcée et distendue outre mesure. Toutefois, s'il faut souvent s'interdire d'inuti- les et tardives réclamations, on garde toujours le droit de s'abstenir. Si, par l'oubli, le langage se corrompt, par l'habitude il s'affaiblit et se décolore. La figure qui, à l'origine, se voit dans tous les mots, devient ensuite de moins en moins dis- tincte. Dans l'usage journalier et rapide qu'on en fait, on ne peut se retracer, à chaque fois, la poésie de l'expression. Ainsi, pour les hyêroglyphes, celte écriture primitive et figu- rée comme tout ce qui est primitif, on commence à sculpter sur les monuments, à peindre sur le papyrus, avec soin et pa- tience, l'ibis, le serpent et les autres signes sans en omettre aucun détail; puis vient l'écriture cursivequi simplifie, oublie, supprime, pour la plus grande célérité, et transforme enfin un emblème frappant, une peinture exacte en quelque chose de purement conventionnel, en un signe simple mais ingrat qui ne vaut que par le consentement des hommes. On a fait un livre de l'influence de l'habitude sur la faculté de penser; il en reste un à faire à propos de celte même influence sur la parole et les langues. Les figures renfermées dans un seul mot s'effacent rapide- ment. D'autres, que l'on peut appeler explicites, parce que plusieurs mots sont nécessaires à leur expression, résistent plus longtemps : les mots sur lesquels l'idée se divise et se partage en présentent, pour ainsi dire, une analyse toute faite et l'esprit y donne plus naturellement attention. Souvent tout l'art d'un écrivain consiste h accepter l'expression ordi- naire incomprise et méconnue, à la développer, à la mettre en évidence, à nous forcer enfin par quelque moyen d'y prendre garde; il brise la dure incrustation que le temps avait formée, la coque dont les ans avaient enveloppé celle