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CHRONIQUE MUSICALE.
Alboni ! Depuis plus d'un mois , ce nom seul, croissant en prestige , suffit aux
émotions et de la ville et de notre province tout entière. Il fait taire les imaginaires
appréhensions qu'on voulait rattacher à un anniversaire glorieux. Il lutte avec avan-
tage contre cette recrudescence , bien autrement réelle , des joies carnavalesques,
dont nous sommes les témoins ébahis.
Succès d'enthousiasme , succès pur de cabale ; et, d'autant plus beau, qu'il lui
manquait un élément, tout-puissant dans nos mœurs, l'opposition. Battue dès le
premier jour, la critique a de bonne grâce confessé sa défaite. Nos plus rognes aris-
larques sont devenus simples claqueurs, ou plagiaires forcés de ces ineffables for-
mules laudatives qui ont illustré le plus assidu au théâtre de nos journalistes poli-
tiques.
Eh! comment, eu effet, résister au charme pénétrant de celte voix où la grâce et
la puissance s'allient sans se nuire, se succèdent sans se faire oublier? Si M lle Alboni
captive tous les goûts, c'est parce qu'elle n'en choque jamais aucun, même parmi les
plus contraires. Réussissant partout là où les autres fatiguent, elle ne fait guère que
des choses simples ; tout son secret est dans la perfection inimitable de l'exécution.
La phrase coule pure et limpide, sans clinquant d'empTunt, sans hoquet dramatique,
sans le secours de ce lyrisme affecté que le Couservatoire nous expédie par fournées
annuelles. Puis, s'il faut placer un trait, voyez la différence , même chez les plus
considérables (et nous ne ferons pas injure à M1!e Lavoye en la prenant ici pour
exemple) ; au moment de commencer une roulade, on fait une pause, alors la voix
se contracte, la tête se penche , les notes se pressent comme convulsivement jetées ;
enfin le tour de force est terminé, acteur et public respirent et se frottent les mains.
Avec l'Alboni, tout vestige d'effort a disparu. Sans hésitation, sans rien qui annonce
la transition, elle se lance dans les plus épineuses régions de la fioriture, toujours
chantant, toujours sure d'elle, toujours maîtresse ou de précipiter ou de retenir ses
élans. Cette faculté précieuse de détailler lentement chaque note d'un trait est le ca-
chet des maîtres. Pour prouver à quel point M"« Alboni la possède, il suffira de
rappeler la fameuse cadence.du Brindisi, et la délicieuse broderie qu'elle ajoute à la
ballade de Jeanne la blonde* dans Chartes VI.
Croyez-vous cependant que l'illustre cantatrice .ait d'emblée conquis, dans notre