page suivante »
338 LES BÉGUINS.
raient pas déparé les tisch reden de Luther, ce grand objurgateur du
papisme. C'était encore dans l'Apocalypse qu'il avait puisé son in-
vective de prédilection ; quand il avait fulminé contre les catholiques
l'anathéme à 'Apolysses (1), le pape était terrassé, Rome foudroyée, et
la catholicité entière s'évanouissait d'effroi.
Cependant, le despotisme de Digonnet devenait chaque jour plus
lourd, et son joug était rutle à porter. Aussi, un schisme avait-il
éclaté dans le Béguinage. Cette petite secte avait ses hérétiques, ses
protestants, ses séparatistes. Plusieurs Béguins, fidèles aux vieilles
croyances, se refusaient à croire à la mission du prophète, et traitaient
ses paroles dogmatiques de nouveautés dangereuses ; il en est même
qui allèrent jusqu'à jeter à la face de Digonnet la qualification hardie
d'imposteur. Le messie apocryphe ne montra pas la mansuétude du
divin maître. Il anathématisa, excommunia, lança ses foudres et ses
interdits. Par bonheur, pour les dissidents, qu'il n'y avait pas de sainte
inquisition à St-Jean-Bonnefonds.
Le malheureux Jacques Brossy, ce précurseur illuminé du prophète,
s'apercevant enfin que le messie faisait de la charité subjective, de la
morale mythologique, et de la religion qui ressemblait un peu aux
parades de la foire, voulut retourner sur ses pas et revenir à son hon-
nête et primitif Béguinage. Mal lui en prit : Digonnet fulmina contre
lui une de ses bulles terribles qui rejeta ce pharisien du giron de
l'église.
Parce que tu es tiède et que tu n'es ni froid, ni bouillant, je te vo-*
mirai de ma bouche
Et Jacques Brossy fut condamné à sécher7
Tant de fiel entre-t-il dans l'âme des prophètes?
On lui interdit l'eau et le feu. On le mit à la porte d'une maison
qu'il occupait comme locataire d'un Béguin. Maintenant, on montre
au doigt l'excommunié ; on l'évite, on le fuit. De sinistres rumeurs
retentissent sur ses pas.
Condamné à sécher !....
La présence de Digonnet avait jeté le désordre dans la paisible com-
mune de St-Jean-Bonnefonds. Chaque jour, Catholiques et Béguins
échangeaient force injures, force invectives illustrées d'exercices très-
gymnastiques, mais peu chrétiens. Le maire, ce symbole de l'ordre^
(i) Et elles avaient pour roi au-dessus d'elles (les sauterelles) l'ange de l'a-
bîme, qui a nom, en hébreu, Abbadon, et dont le nom grec est Apollyon, ch. g, v.
•j, Digonnet aurait dû dire Apollyonistca,