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                  A L'USAGE DES PARTIS POLITIQUES.                     597
     Il est même douteux que la France ait jamais fait une révolution,
 poussée par cette idée froidement méditée, par cette conviction re-
 cueillie, qu'il faut élargir le cercle où se développe l'initiative indi-
 viduelle sous la domination du principe moralisateur de la responsa-
 bilité. Quelques esprits, élevés et choisis, se sont attachés à cette
 'dée ; mais les masses lui sont étrangères, on pourrait presque dire
 hostiles. Le mot de Liberté, qui nous a servi de cri de guerre dans
 toute cette grande bataille du présent contre le passé, n'a jamais sig-
 nifié qu'une chose classique et de convention, une divinité inconnue.
 11 représentait seulement une garantie spéciale d'un droit particulier
 contre l'oppression de l'autorité : ainsi de la liberté de la presse, de
 la liberté des cultes. On se révoltait, par un sentiment de justice et
 d'égalité, pour renverser des abus odieux, ou répondre à un défi jeté
 par le Pouvoir à la conscience publique ; mais on ne se déterminait;
 Pas systématiquement en vue d'une dignité plus grande conférée à
 l'individu, d'une participation plus étendue au\ affaires sociales, d'une
indépendance plus complète, relativement à soi-même, d'une liberté
plus large, d'une responsabilité plus directe, en un mot, d'une mo-
ralité plus élevée. Si pourtant, un progrès réel a été réalisé dans ce
sens, on est presque tenté de dire qu'il est dû plutôt à la forme des
choses, à l'enchaînement logique des événements, qu'à la tendance
 des esprits. La pratique a devancé la théorie.
    C'est donc une erreur, selon nous, de croire que la France est in-
gouvernable, en ce sens qu'elle aurait une antipathie innée contre
l'autorité, et une soif ardente d'indépendance. Nous ne savons pas de
peuple, au contraire, qui aime autant à être gouverné ; et, si l'on con-
sulte l'histoire, avec une curiosité impartiale, il est facile de se con-
vaincre qu'aucun n'a mérité dé ses maîtres de meilleurs certificats de
bonne conduite. Il est un peu insoucieux ; il n'aime pas à songer à ses
affaires ; il ne veut pas faire lui-même son ménage politique. Il n'a
pas le goût des choses prosaïques et la patience de la vie réelle. Un
bon citoyen est peu de chose pour lui, il préfère un héros. Aussi,
nulle part ne trouverez-vous autant de courage sur les champs de
bataille, et autant de mollesse et de lâcheté dans les luttes politiques,
autant de promptitude dans la passion, autant d'indécision dans le
sang-froid, tant d'honnêtes gens dans les familles, et si peu de bons
citoyens sur la place publique.
    Qui dit : Liberté, dit aussi Responsabilité ; eh bien ! il semble que
sa responsabilité fait peur à la France. Voilà pourquoi elle est triste et
inquiète. Elle trouverait presque le poids d'une dictature moins lourd
à porter que le joug de la responsabilité.