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LE SALON D'EXPOSITION. 473 Revenons aux choses sérieuses. M. Heuvel, deGand, a reproduit, avec un sentiment naïf, la tristesse d'une famille bretonne, dont le fils a tiré un mauvais numéro. Nous louons l'auteur de n'avoir pas voulu exagérer le pathétique de la situation. On pressent que la dou- leur ne sera pas de trop longue durée , et le père , qui revient de la °ave avec deux bouteilles de vin, laisse voir qu'il y aura autant de Vi n versé que de larmes. La rue de Rome , de M. Bonnet, est un excel- lent petit tableau ; tous les personnages ont de la tournure, les poses s ont bien campées. Des tons moins éteints, un rayon de soleil, et tout cela vivrait. M. Chaîne aussi, s'est montré homme de goût, et d'une habileté variée. Son fruitier laisserait peu de chose à désirer si le rayon de soleil, qui traverse la moitié inférieure de cette fenêtre drapée de toiles d'araignée, n'était pas d'un effet douteux, et qui oblige a deviner. Il a aussi un Narcisse à la fontaine, sous des ombrages pleins d'ombre et de mystère. Le torse de Narcisse tourne au vert ; est-ce la couche de dessous qui a poussé à travers les tous de chair ? MM. Lugardon, Servan, Bellivaux ont abordé des sujets plus sé- rieux. Le dernier a cherché son inspiration dans l'enfer du Dante, et il "ous montre Caïphe, cloué sur un rocher. Cette grande torture n'émeut personne, parce que le drame est absent. Ce sont deux curieux in- différents qui passent devant un supplicié. Lorsque M. Flandrin et M. Scheffer se sont inspirés de la Divine comédie, ils ont choisi des scènes plus pathétiques et dans lesquelles le poète Gibelin jouait lui- même le rôle de la pitié ou de l'effroi. •; Tandis qu'une des ombres (Françoise de Rimini) parlait ainsi, dit le poète, Y autre pleurait si fort que je défaillis de pitié comme si je mourrais, et je tombai comme tombe un corps mort. » Aussi, ce qui préoccupait le moins en voyant leurs tableaux, c'était l'horreur du supplice lui-même. Mais que nous importe Caïphe qui crie et Virgile qui le montre au doigt ? Au reste, •es peintres feraient bien de se défier du Dante. Il y a dans son poème un ordre d'idées, de pathétique et de sentiment qu'ils sont inhabiles à s'assimiler. Ils ne réussissent presque jamais. C'est aussi bien pour e ux que pour les damnés qu'a été écrite l'inexorable sentence : Lasciate ogni speranza yoi ch' entrais- M. Servan, lui aussi, a fait une tentative au-dessus «te ses forces. '1 fallait du génie pour se mesurer avec la Bible et rendre l'émo- tion sublime de ce long et dernier regard jeté par Moïse mourant Su r la terre promise que ses pieds ne fouleront pas. Ne pouvant nous donner ce qu'il n'a pas, le peintre s'est contenté de placer deux moi-