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412 DE GRENADE A MALAGA.
— Est-ce que vous n'avez pas l'intention de passer la nuit à Àljama ?
C'était la ville où j'avais la triste certitude de coucher le soir, sans
avoir l'espérance, en y trouvant un lit, d'y trouver le sommeil.
— Non, me dit-il, je vous quitterai avant d'y arriver ; car il faut
que je paye une dette à quelqu'un.
Il accompagna ces mots d'un sourire crispé, et il me sembla qu'une
lueur fauve avait illuminé son regard. Mais sa figure reprit aussitôt
son air de bonne humeur. Et il ajouta, avec une familiarité enjouée :
Amigo, quand on quitte son pays et qu'on est homme d'honneur, on
doit régler toutes ses affaires. N'est-ce pas la vérité ? le seul moyen
d'être en paix avec soi-même, c'est d'être en paix avec tout le monde.
— Parbleu ! repliquai-je, on dirait que vous connaissez le proverbe
français : Qui paie ses dettes, s'enrichit ?
— Oui. Mais les Français le disent, et les Espagnols le croient.
Après ces paroles, que je trouvai prononcées sur un ton trop sé-
rieux pour être en harmonie avec notre conversation, il rendit la bride
à son cheval, qui prit immédiatement de l'avance sur le mien. Je pus
alors considérer mon compagnon de voyage avec plus d'attention.
C'était un homme qui n'avait pas plus de vingt-cinq ans, mais que ses
cheveux noirs, sa peau un peu bistrée et l'accentuation énergique
de sa physionomie auraient pu faire passer pour plus âgé, partout
ailleurs qu'en Espagne. 11 portait le costume de Majo , costume des
élégants de province, que les lions de la capitale, vêtus toute l'année
à la française, ne dédaignent pas quand ils voyagent : costume, par
conséquent, qui ne pouvait rien m'apprendre de précis sur la con-
dition sociale du voyageur. La veste, chargée, au col, sur les manches
et sur la poitrine, d'ornements découpés en drap de couleurs diverses
et criardes ; au milieu du dos, une espèce de bouquet de fleurs. Un cha-
peau trapu, incliné sur l'œil, avec des ailes relevées tout autour, et
deux pompons énormes de soie noire, l'un attaché à la forme, l'autre
sur le bord. Une cravate, dont les bouts réunis dans une boucle d'argent
retombaient négligemment. Culotte brune, galonnée de bandes bleu
de ciel, arrivant au genou, puis des guêtres en cuir de Cordoue, d'un
travail recherché, et boutonnées avec de petits boutons d'argent, ac-
couplés deux à deux. Seulement, au lieu de serrer la jambe du haut
jusques en bas, de cette manière qui donne à nos jambes françaises,
quand elles sont ainsi chaussées, l'apparence de deux grands saucis-
sons ficelés, accrochés au même clou, elles n'étaient retenues sur le
pied que par deux ou trois boutons, et un seul près du genou. Tout le
reste ('tait ouvert et laissait voir un mollet comme nos danseurs de