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402 DE LA DÉMOCRATIE Chacun de nous ne vit plus seulement d'une vie purement indivi- duelle, mais d'une vie générale aussi réelle que l'autre ; nous ne som- mes étrangers à rien de ce qui se passe en Europe et ailleurs ; les luttes de tribune, les péripéties politiques, le drame extérieur nous passionnent comme si chacun de nous en était l'acteur ou le héros. Nous sommes présents partout. De partout nous arrive le mouvement et l'impulsion, en sorte que chaque homme peut vraiment compter aux battements de son propre cœur les pulsations de la vie de tous. Qu'en dit M. Laurentie ; Est-ce là l'isolement, l'éparpillement, l'an- tagonisme ? Est-ce que cette vie générale, ce travail moral commun, résultat du progrès démocratique, de l'expansion individuelle, de la liberté, supposent qu'il n'y a plus ni principes, ni justice, ni morale, ni devoirs, ni droits ? Parce que chacun tire du fond de sa conscience ses principes de conduite privée et politique, les notions de justice, de morale et de devoirs, est-ce à dire que ces notions ne sont pas identi- ques dans chaque individu ? Est-ce que Dieu n'a pas écrit le même texte dans tous les cœurs ? Le reproche de conduire l'homme à l'isolement peut à meilleur droit s'adresser à l'école de M. Laurentie. Son dernier mot, en effet, ce mot qu'elle laisse de temps à autre échapper, sans le vouloir, c'est préci- sément de supprimer cette vie générale dont nous parlons, en suppri- mant la tribune, la presse, la discussion et la propagande sous toutes les formes ; la faveur très-grande de voter l'impôt tous les cinq ans, n'est-ce pas le summum jus qu'elle réserve à la nation? n'en est-on pas convenu dans de récentes discussions malheureusement trop peu remarquées ; où rencontre-t-on aujourd'hui les plus amères railleries contre l'impuissance parlementaire ? dans les journaux qui servent la même cause que M. Laurentie. Se figure-t-on bien, cependant, l'effroi dont serait saisie la France, si, par un beau matin, ses livres, ses journaux, ses tribunes, ce qui est sa parole, son verbe même, lui étaient tout-à -coup enlevés. Ce serait au point de vue moral un iso- lement dont nous n'avons pas idée. Chaque esprit en serait réduit à ses propres forces. Nous serions une nation sourde et muette, un peu- ple tombé du jour au lendemain dans l'hébétement, la dérision du monde. Le développement de l'individu, c'est-à -dire de la liberté, tel que nous avons cherché à le faire comprendre, tel que la Révolution l'expli- que, n'implique point l'abandon ou le rejet d'aucune des conquêtes mo- rales du Christianisme. La Démocratie, elle aussi, ne vient pas détruire la loi, mais la confirmer. Ainsi, le travail intérieur, ce travail de per- fection morale, enseigné par le Christianisme, nous est plus que ja-