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68               CHRONIQUE THÉÂTRALE. — LES CÉLESTINS.
   A présent, que M. Ravel soit uniforme daus ses rôles, qu'il n'ait qu'un certain
nombre de tours et de grimaces dans sa gibecière, qu'il dédaigne de se transformer
comme faisaient les anciens acteurs, qu'on le reconnaisse dès qu'il entre en scène
avec son profil de lévrier, ses bras maigres au bout desquels il étire convulsivement
de grands doigts, sa voix nazillarde, sa marche déhanchée, qu'il fasse des œillades
prolongées etgoguenardes au parterre, qu'il le traite comme un personnage de la pièce,
nous ne trouvons pas de mal à cela, et puisque nous avons ri nous sommes désarmés.
Quelle verve d'ailleurs ! quel entrain ! ce n'est pas lui qui ménage ses poumons,
ses mouvements par ces temps d'ardeur caniculaire. Il joue avec toute son âme et
toutes ses forces. Il se démène comme un diable, il s'excite lui-même jusqu'à ce
qu'il entende le parterre par des éclats de rire interminables, devenir le complice de
ses folies.
   M lle Aline Duval le seconde de son mieux, mais ce n'est qu'une artiste de se-
cond ordre, manquant surtout de naturel.
   Nous ne voulons pas passer en revue nos artistes et les pièces jouées dans ces der-
nières semaines ; chemin faisant, et plus tard, nous trouverons assez l'occasion de dire
ce que nous pensons de la partie masculine et féminiue de la troupe ; toutefois, re-
connaissons dès à présent que la partie féminine est toujours faible, très-faible. Le
Directeur n'a pas eu la main heureuse, et s'il est encore temps de la modifier ou de la
fortifier, il fera bien d'aviser avant l'hiver, car il doit savoir déjà qu'avec la troupe
telle qu'elle est composée, il lui est interdit de jouer toute une catégorie de vaude-
villes. Qu'il essaye donc, par exemple, de reprendre Clarisse Harlowe et autres piè-
ces de la même famille. Il lui faudrait une actrice qui pût donner convenablement
la réplique à M. Bondois, celte actrice, il ne l'a pas.
   Quant aux auteurs, las d'entendre toutes leurs pièces froides et enuyeuses, nous
leur répéterons ce conseil de Goethe : « Jeune homme, pénètre donc dans l'âme de tes
personnages, vis donc en eux ; c'est toi qui est le méchant, le héros, l'amante atten-
drie; tu ressens l'amour, la douleur, la bonté, la crainte, tu espères, tu trembles, tu
vas mourir        sans cela tu ne feras rien qui vaille. » Il est vrai, ajoute Goethe,
qu'en te donnant cet avis, c'est comme si je te disais : < Mon ami, ayez la complai-
                                                            «
sance d'avoir du talent. »

                                                                        T.




                                                   LÉON BOITIÎL , gérant.