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CHRONIQUE ARTISTIQUE. 33
deux alliés pour ses prime donne. Joignez à cela l'infaillible auxiliaire de 3?. degrés
au-dessus de zéro, et osez ensuite nous marchander les remerciments à nous qui
avons tout délaissé, tout bravé pour vous tenir au courant de ces débuts accomplis
presqu'à huis clos, devant le petit nombre des fidèles blasés sur les ardeurs des ré-
volutions et sur celles de la canicule.
Constatons d'abord le succès incontesté du ténor-léger, emploi devenu indispen-
sable depuis qu'à l'exemple deDuprez, nos chanteurs de grand opéra semblent
s'appliquer de plus en plus à mériter le titre de ténors-lourds. M. Dufrène a justifié
de tout point les espérances que sa première apparition avait fait naître. Si, sous
le costume plus qu'ingrat de Léopold de la Juive et dans ce rôle créé plutôt pour
une doublure de fort ténor, il a laissé quelque chose à désirer, sa représentation de
la Dame-Blanche n'a été, au contraire, qu'un long triomphe. Distingué, sémillant
sans afféterie, sa personne et sa voix se sont trouvées immédiatement sympathiques
au public. Il anime toujours la scène, mais il sait ne pas l'occuper à lui seul, et
captive l'attention justement parce qu'il ne cherche jamais à la provoquer. Je lui
reprocherais seulement un entrain un peu trop continu dans la pantomime de cer-
taines parties, notamment dans l'air : Ah ! quel plaisir d'être soldat !
Quant a sa voix, à part un timbre légèrement voilé, on n'en saurait trouver au-
jourd'hui beaucoup d'aussi parfaitement appropriées à l'emploi qu'il vient remplir.
Douée d'un médium suffisamment égal, elle monte ensuite et s'étend sans effort
apparent jusqu'au la3 ; passé cette limite, le registre de fausset fournit des sons
d une pureté et d'un éclat iri-épiochables. — Le charme de cet organe est, dans
certains moments, inexprimable. C'est surtout à chanter à demi-voix, à terminer
délicatement les phrases qu'il se plaît et qu'il brille ; et cet art de se faire écouter
jusqu'au bout, de suspendre les applaudissements à force de les mériter, n'est certes
pas une des qualités les moins rares parmi nos chanteurs de province.
Cet instrument si délicat est cependant infatigable ; le long rôle de Georges, c-lui
d Olivier, des Mousquetaires l'ont bien prouvé. Mais il lui faut, pour cela, rester
dans ses attributions naturelles. Autant la longueur lui convient, autant la force lui
répugne, surtout si elle doit s'unir à un mouvement un peu vif. La délicieuse ca-
valine : Viens, gentille dame, a montré à quel point il pousse, sous ce rapport, le
défaut de ses qualités. Après nous en avoir dit la première partie aussi bien qu'on
la peut faire entendre à des oreilles qui se souviennent encore de Ponchard, il.s'esl
heurté, comme abasourdi, à l'allégro final, et n'en a laissé expirer les dernières
notes qu'avec une sonorité presque complètement éteinte.
En somme, et toute compensation faite, nous nous unissons de grand cœur aux
encouragements que M. Dufrène a reçus. Avec lui, nous pourrons désormais être
inities aux récentes acquisitions de l'opéra-comique, avec lesquelles Lyon est plus
en retard que l'intérêt de la direction ne le comporte. Et même dans les rôles du
répertoire qui nous est le plus connu, il y aura encore plaisir, attrait, profit, à étu-
dier la manière dont ils seront compris par celte intelligence musicale véritablement
capable de créer.
Madame Arga s'est présentée pour recueillir l'héritage de Madame Steiner-
Beaucé. Quoique le choix des trois rôles de début ait montré son intention de cu-
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