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10 NOTRE BUT.
berté aboutit à la providence céleste, nourrira notre pensée de ses
graves méditations, et fortifiés par cet enseignement austère, nous
laisserons, avec indépendance et respect, la religion, cette projection
de Dieu sur l'homme, soupirer ses plaintes mystiques, et verser les
baumes de sa charité sur les plaies des âmes malades.
La pensée de tout un peuple, sa littérature, s'aft'aissera-t-elle sous
elle-même, dans les convulsions des discordes civiles ? Nous ne pou-
vons admettre ce pronostic de la-défaillance. Les grandes choses Ã
faire suscitent les hommes forts, et les grandes choses faites ont tou-
jours trouvé des voix éclatantes pour les redire à l'avenir. Homère,
Virgile, Dante et le Tasse sont tous sortis d'une fournaise ardente.
L'art, à son tour, va-t-il périr de cette maladie lente de la déses-
pérance ? Non, pas plus que la littérature et la poésie. La vitalité é-
nergique d'un monde naissant, d'une foi qui se lève, accomplira les
merveilles que les civilisations antiques ont enfantées, et dont l'ombre
se projette encore sur nous à la distance de quarante siècles.
Le dogme nouveau ne doit pas être moins fécond, moins créateur
que l'antiquité et le moyen-âge. Et quand, à la place des pyramides
et des cathédrales, nous ne verrions que s'étendre des champs fer-
tiles, dont la moisson donne à tous le pain quotidien, aurions-nous
quelque chose à envier à la nudité de l'Egypte, aux briques amon-
celées de Ninive, ou aux races maudites de l'Inde, croupissant de
générations en générations dans une souillure éternelle ! Chaque ci-
vilisation a son empreinte, et grave son sceau sur le sol en passant.
La démocratie du XIXe siècle fondera aussi et sa Jérusalem impé-
rissable, et sa Rome étemelle.
A l'œuvre donc, les pionniers des nouvelles terres !!!
En appellant à nous dans cette entreprise modeste, où chacun ne
porte que sa propre responsabilité, tous les penseurs de bonne vo-
lonté, nous dirons courage aux cœurs abattus, calme et maturité aux
âmes passionnées. A l'indifférence qui s'endort, nous signalerons les
dangers de la tempête ; à l'égoïsme qui détourne les yeux, nous
montrerons l'abîme qui se creuse sous ses pas.
Sans prévention et sans engagement, sans fléchir le genou devant
l'idole de la veille, du jour, ou du lendemain, sans accepter l'héri-
tage des mots à fracas, des formules ou des traditions d'aucun
parti, sans aduler ni le nombre, ni la force, nous voulons entrer
libres et indépendants dans ce champ d'études consciencieuses, vrai
franc-alleu de la pensée. Heureux si nous pouvons en écarter les
ronces, et y répandre la semence utile du bon sens et de la raison !
FRANCISQUE VIVIER.