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                        LE DOUTE DE MONTAIGNE.                          305
 « n'ont pris le visage de l'assurance que pour avoir meilleure mine. Ils
 « n'ont pas tant pensé nous eslablir quelque certitude, que nous mon-
" trer jusqu'où ils étaient allés eu cette chasse delà vérité, quant, docti
 " fmgunl magis quam norunt, que les savants imaginent beaucoup
 « plus qu'ils ne le connaissent. » (Liv. 2, cliap. 12, Apologie de Rai-
 mon Sebonde ).
    Comme on le voit, le doute de Montaigne est bien loin du scepti-
 cisme aggressif des hommes du XVIIIe siècle. Et, ee n'est point à la
prudence nécessaire dans une époque de persécution, à la dose incon-
 testable d'insouciance, au léger grain d'égoïsine que renfermait le ca-
 ractère de l'écrivain, qu'il faut attribuer ces ménagements pour la tra-
 dition et l'autorité ; ils proviennent d'un fond réel de soumission et de
 respect. Malgré sa finesse,son ironie,malgré cette analyse,cette dissec-
 tion de lui-même à laquelle il se livre, il y a chez Montaigne un fond de
 bonhomie et de naïveté. C'est sérieusement qu'il conserve intact, dans
 son intelligence, l'héritage chrétien des aïeux. Nous concevons, néan-
moins,qu'il se soit élevé une discussion sur son orthodoxie.il est difficile,
 en effet, de décider jusqu'où est allée sa raison, dans la discussion de
tel ou tel dogme, lorsqu'il l'a discuté avec lui-même ; mais, ostensible-
ment, il ne met en doute aucune vérité religieuse, et nous inclinons
 fort à croire que ces vérités n'étaient pas en question au fond de lui-
même, et qu'il acceptait de bonne foi l'ensemble do la tradition. Toute
idée d'hypocrisie répugne à propos d'une nature aussi loyale que celle
de Montaigne, et il faisait profession de fidélité à l'Eglise. D'ailleurs, à
une époque de laisser-aller dans les croyances comme celle où il vé-
cut, si son opinion, moins réglée que ses mœurs, comme il le dit lui-
même, l'eût poussé ou vers une des sectes de son temps, ou vers une
franche et philosophique incrédulité , ennemi de toute contrainte
comme il l'était, peu habitué à résister à son esprit, il l'aurait suivi
jusqu'au bout, dans la voie de la critique et de la négation. II n'y a pas
d'écrivain à qui l'on puisse moins supposer d'arrière-pensées ; pas de
philosophe moins suspect d'avoir eu son opinion ésotérique et cachée
que l'auteur des Essais. Son œuvre est une journalière et perpétuelle
expansion de lui-même ; il écrit, si l'on peut ainsi dire, le cœur sur la
main ; et cela, à la fois par franchise et par paresse, par inconstance
 et par loyauté, de parti pris et par bonhomie, par fantaisie et par droi-
ture, par esprit et par bon sens. Il s'est peint sous tant de faces, il s'est
 reconnu lui-même si ondoyant et divers, que, s'il y avait eu, dans un
coin de son aine, un peu d'hérésie à la façon de Calvin, un peu d'in-
 crédulité moqueuse à la façon de Voltaire, il n'aurait pas eu la force de