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                        DU BEAU ET DE L'ART                         353
demi-indépeudance qu'on retrouve entre une idée et la pensée qui la
produit. Ces idées se sont revêtues de symboles en se répandant
quelque peu hors d'elles-mêmes. L'artiste, à son tour, est un créa-
teur. Il pense, et chacune de ses idées, à moitié détachées de lui,
tend à se réaliser. Elle vit de sa vie propre, puisqu'il l'aime,
puisqu'il la caresse et qu'elle l'obsède. Elle se réalise, c'est un
être. L'artiste, comme Dieu, bien qu'avec des titres inférieurs, a
le droit de s'appeler Trot/jT^ et TtatYip. L'art, plus encore que la
science, nous révèle l'énigme de la métaphysique.
    Si l'art a pour but l'acte créateur dont nous venons d'esquisser le
développement en quelques mots, il n'y a pas besoin de montrer ce
que l'art ne doit pas être. Il a une fin en soi ; tout ce qui tendrait
à le faire déchoir doit être soigneusement éliminé, et, s'il s'achève
dans la moralité, c'est que, nous l'avons vu, cette subordination
n'altère en rien sa libre allure. A plus forte raison est-il étranger
à toute forme religieuse, politique, scientifique, à toute conception
utilitaire ou simplement amusante. Il peut être tour à tour tout cela,
mais il ne l'est jamais exclusivement. Il est religieux, puisqu'il y
 a un art religieux- et une religion de l'art, mais sans se renfermer.
dans telle ou telle formule exclusive. Il est, de même et avec la
même indépendance, politique, puisqu'il est un fait social et le
cachet d'une civilisation ; scientifique, puisqu'il reçoit ses éléments
 de la science, et que bien souvent il se donne la mission de trans-
 mettr.e la science d'un siècle à la postérité ; utile, puisqu'il élève
et purifie l'âme et embellit là vie ; amusant, puisqu'à chaque âge
il donne des plaisirs appropriés, puisqu'il nous divertit des préoc-
cupations matérielles et qu'il réserve aux âmes d'élite de saines
jouissances et de douces consolations.
    Mais, pour que l'art produise ces multiples effets, il faut qu'il
soit vivant, et, si l'imitation servile ne donne qu'un cadavre, des
symboles insuffisants ne transmettent pas assez la pensée.
L'homme n'est ni ange ni bête. L'art n'emploiera pas plus la pensée
 seule que les symboles inanimés. Là encore la beauté est harmonie.
 Il faut que les deux éléments concordent, s'unissent et se pénètrent.
Et, selon l'importance que les artistes attacheront à l'un ou à
 l'autre ou à tous les deux, nous verrons se former parmi eux des
 écoles rivales, dont les maîtres, à travers l'exagération inévitable
       MAI-JUIN 1882. — T. III                               24