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                         AUGUSTE BARBIER                          177
pressions crues et triviales que le grand poète anglais mêle à ses
passages les plus sublimes étaient alors vantées à l'égal de ses vers
les plus heureux. Transporter dans la satire française cette verdeur
de formes, cette crudité d'expression qu'on n'était habitué à voir
que dans la satire latine ; braver « non seulement l'honnêteté », mais
la pruderie de langage à' laquelle nous avaient accoutumé les pé-
riphrases de l'école classique, associer ainsi, dans un bizarre assem-
blage, Shakspeare et Juvénal, pour redire les angoisses ou les
colères d'une période de révolution ; c'est en cela que consistait
le coup de maître. Les premières hardiesses de Victor Hugo avaient
assez préparé les esprits pour qu'ils ne fussent pas indignés, sans
leur enlever pour cela cette surprise qui est souvent la forme d'une
admiration momentanée. Le ferment généreux de la jeunesse fit le
reste. Sainte-Beuve, s'inspirant de Barbier lui-même, n'a pas
craint de risquer, à propos des ïambes, l'expression de « sublime
ribotte». Soyons plus classiques, ne parlons que d'exaltation, de
généreux délire. La fièvre donne quelquefois à ceux qu'elle anime
une éloquence inaccoutumée ; les passions de l'âme, comme la
fièvre qui brûle les organes, ont leurs moments de transfiguration
de toutes nos facultés. Ce sont des éclairs brillants, mais fugitifs ;
car le génie est calme. Barbier l'a dit lui-même, en un des plus
beaux vers qui aient été faits sur Goethe.

            Artiste au front paisible avec les mains en feu


   Chez lui le front s'enflamme en un transport de jeunesse ; le
moment d'exaltation passé, les mains restent, sinon impuissantes,
au moins privées d'une mâle vigueur.
   Quant à la forme même et au nom des ïambes, c'était un sou-
venir d'André Chénier. Mais qu'il y a loin de cette langue souple,
élégante, nerveuse, d'André Chénier, à la vigueur d'emprunt, à la
force contestable de la langue de Barbier ! L'art grec a eu ses
Bacchanales, et un grand peintre du dix-septième siècle, Poussin,
lésa imitées. Mais, sous le désordre apparent de ce cortège,au sein
de cette ivresse subsiste toujours une grâce idéale. Entre les baccha-
nales qu'Auguste Barbier introduisait dans la poésie française et
celles dont l'art grec ou l'art français lui léguaient le souvenir,