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530 HIPPOLYTE FLANDRIN.
C'est au portrait que l'on reconnaît le grand maîlre; c'est
là qu'il fait voir sa science, l'élévation de son sentiment et
même sa connaissance de la nature morale. Le véritable ar-
tiste sait la faire Iransparaître tout entière sur le voile de la
face humaine ; il peint l'invisible par le visible. En cela,
Flandrin était sans rival. Peu désireux d'élaler son habileté
demain, le procédé matériel lui servait seulement a faire
ressortir ce qu'un type avait de caraclérislique ; le modèle
était ressemblant sans doute, mais pas de celle ressemblance
banale qui séduit le vulgaire ; il était pris dans son bel aspect,
saisi à ces rares instants où une illumination supérieure lui
communique une beauté qui disparaît parfois comme l'éclair.
Notre peintre se préoccupait surtout de l'esprit de la nature;
son pinceau scrutateur en faisait ressortir les moindres in-
tentions.
Ses portraits étaient d'un effet sobre, mais ils attiraient
par un charme irrésistible, et plus on les regardait, plus on
voulait les contempler encore. Leur expression se modifiait
comme quand on voit une figure vivante, et selon la disposi-
tion joyeuse ou mélancolique du spectateur, un visage sem-
blait comme lui sourire ou s'attrister ; c'est le triomphe de
l'art sur le métier ! L'artiste alors a exprimé la vie ! Et à ce
point de vue, les portraits de Flandrin comme ceux de Ra-
phaël et de Léonard sont des créations immortelles.
Ses accessoires étaient ajustés avec simplicité, mais néan-
moins avec style : un pli de vêtement moderne prenait sous
sa main une allure antique. Sans cependant viser à rien
dans le costume qui déplaçât le personnage du milieu et du
siècle où il vivait, il savait rehausser les objels les pins sim-
ples par je ne sais quelle touche large et sûre qui les élevait Ã
la hauteur d'une page d'histoire.
Tous les modèles que reproduisait son pinceau emprun-
taient un reflet de sa belle âme, et on prenait devant eux
comme une leçon de distinction et de vertu.