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CHRONIQUE LOCALE.
Les changements survenus dans notre imprimerie nous ont empê-
ché de faire paraître la présente livraison de mai à son heure et à son jour.
Ce retard fâcheux, qui nous permet de parler dis événements de juin, nous
prive de signaler, avec l'importance qu'ils méritent, les faits qui se sont
passés en avril et en mai. A peine osons-nous rappeler ces fêtes splcnilidcs
qui, pendant huit jours, ont rempli noire ville d'étrangers. Les esprits, si
avides de tire les descriptions que nos journaux donnaient naguère chaque
matin à leurs lecteuis, trouveront peut-être étonnant qu'on les entretienne
encore aujourd'hui de ce concours musical devenu un événement dans l'his-
toire de noire cité.
On en a tant parlé, pourquoi en parler encore ? D'un autre côté, peut-on
oublier tout à l'ait, en esquissant cette chronique du mois, ce qui a révélé
une révolution dans nos mœurs? Peut-on ne rien dire de ces préparatifs
qui ont tenu pendant plusieurs semaines notre attention éveillée? de ces
flots de populations versés dans nos murs par nos chemins de fer, nos ba-
teaux à vapeur et tous les moyens de locomotion connus jusqu'à ce jour?
de ces 92 chorales, 41 harmonies, HT fanfares rangées en bataille, le 22
mai au matin, sur l'immense développement de nos quais du Rhône, de ce
défdé parcourant nos plus beaux quartiers, bannières en têle, au milieu des
bravos enthousiastes et des bouquets de fleurs tomliant à prolusion de toutes
les fenêtres? du spectacle étonnant que présentait la réunion de ces jeunes
hommes venus de nos diverses provinces : populations du Midi, brunes,
alertes, vives, petites, nerveuses, à l'âme débordant d'ardeur et Q'itnpa-
licncc; belles races du Nord, blondes, calmes et sympathiques, fiers mon-
tagnards du Bugey et duDauphiné, fils non dégénérés des géants allobrogcs,
Bourguignons au teint coloré, joyeux enfants du pays qui produit le vin,
rudes mineurs du Forez, trouvères descendus des montagnes de l'Auvergne
et du Jura; tous avec leurs aptitudes diverses dont la réunion heureuse
forme le génie de la France ? Il nous semble que, même après les plumes
habiles qui ont décrit le cô'.é pittoresque de cette immense assemblée, il y
aurait place pour de nouveaux tableaux1 et que plus d'un côté curieux et in-
téressant du spectacle mériterait encore d'être vu.
Tous nos confrères ont dit ces deux cent mille âmes pressées le soir sur
la place Bellccour, ces riches bannières déployées le long des estrades, l'é-
lite de la population entourant les Autorités, les applaudissements accueil-
lant les récompenses, et la sympathie universelle accompagnant cette vail-
lante jeunesse qui, dédaigneuse des ignobles et grossiers plaisirs, cherche Ã
s'élever et à se moraliser parles beaux arts. Là est le côté neuf et admirable
de ces fclcs, là est la révolution qu'on doit encourager. Qu'on blâme quel-
ques fautes de détail, nous le comprenons ; la perfection n'est pas de ce
monde ; les moralistes sévères parlent de dépense, de vanité et de dissipa-
tion.—Travaillcra-t-on la terre avec courage quand on aura vu la splendeur
des cités ? Qu'on se rassure, il n'est pas un habitant des campagnes qui n'ait
vu souvent cl très-souvent ces dangereuses cités, même avant l'invention des
orphéons, cl si les tailleurs se réjouissent, pourvu que les marchands de vin
se plaignent, le mal ne scia pas bien grand.
Ce qui indiquât déjà un acheminement vers une moralisation p'us haute,
c'est ce calme et cette tranquillité qui ont régné pendant plusieurs jours au
milieu d'une population de cinq à six cents mille âmes. La force année
bnllail par son absence^ l'autorité s'était effacée, la musique régnait seule
et sans partage ; quelques personnes dévouées veillaient à tout, cl pas un
instant on n'a eu à signaler la moindre inquiétude, la moindre émotion.