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520 LA R E V U R LYONNAISE SOUVENANCE, poésies, par PAOL MARIÉTON, avec, préface de JOSÉPHIN SouLART et lettre de FRÉDKRIC MISTRAL.— Alphonse Lemerre, éditeur, 27-31, passage Choiseul. — Un vol.in-18 Jésus. Pr.x : 3 francs, A une époque où Paris et la province sont inondés d'un déluge de rimes, d'une avalanche de professions de foi, et d'un torrent de vins plus ou moins chimiques, il est sage de se méfier des vers, des candidats, et des caves de propriétaires. Si j'avais un fils, ce sont là trois craintes salutaires dont je m'efforcerais de l'im- prégner a teneris unguiculis, comme disaient si joliment les Latins. Ce n'est donc, je l'avoue en toute ingénuité, qu'avec une certaine méfiance, dont je demande sincèrement pardon à notre ami et collaborateur Mariéton, que j'ouvris le petit volume qu'il vient de publier chez Lemerre et dont il m'avait bien gracieusement envoyé un exemplaire. A mesure que je lisais ces vers, je me sentais gagné par cette inspiration ab- solument personnelle, dédaigneuse des sentiers battus, pleine de la passion la plus pure et la plus vraie. Et je fus jusqu'au boutdu volume, me prenant à revi- vre un instant avec le jeune poète mes années d'adolescence, retrouvant ces en- thousiasmes sacrés et ignorants des premières années, fleurs parfumées, écloses au matin de la vie, et si vite flétries au souffle glacial de la réalité. Qu'importe qu'il y ait dans ces vers quelques incorrections, quelques inadver- tances qu'eût évitées un^Parnassien habile à jongler avec les hémistiches. La forme n'est pas tout dans la poésie. Heureusement ! Quand le cœur vibrant comme une lyre au toucher de la douleur ou de la haine, se fond en sanglots, ou éclate en imprécations, que me font une rime moins riche, un accord moins harmonieux? Et c'est précisément cette intensité de passion sincère que je rencontre dans les vers de notre ami Mariéton. C'est cette pureté dans l'expression du sentiment qui me plaît, et que j'aime à mettre en regard des élucubratibns d'hallucinés où Laure etBéatrix s'appellent Nana ou Zoé Chien-Chien ! En lisant certaines pièces de Souvenance, je me suis rappelé cette délicieuse pièce de Musset, qui nous enivrait et nous faisait pleurer, à seize ans, sur les bancs du collège. Un soir nous étions seuls. J'étais assis prés d'elle Elle penchait la tête et sur son clavecin Laissait, tout en rêvant, flotter sa blanche main... Voilà si je n'y prends garde, que j e vais écrire un article, alors que j e vou- lais simplement mettre sous les yeux du lecteur la lettre qu'un bon juge de poésie, M. de Berluc-Perussis, a adressée au jeune poète. Sans plus de phrases, la voici : « Souvenance ! voilà en effet des vers qui viennent du cœur, ce qui veut dire de la seule fontaine de poésie que je sache. J'ai reconnu et savouré au passage ces rimes, vraiment jaculatoires que vous m'avez dites cet hiver à Paris et qui par la spontanéité de leur jet, par le sentiment profond qui s'en exhale, remue- raient, me semble-t-il, le lecteur le plusblasé ! On aura été, j'imagine,tout étonné, dans ce milieu de poètes décadents qui ne sait plus chanter en fait d'amour, que