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              LA CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE                         245
ue crains point les fétiches, disait-il, et les fétiches doivent me
craindre. » Il sentait bien sa force. Une corjcession du président
arrêta le procès, et la noise fut apaisée : Voltaire versa sans doute,
car on n'en a point la preuve, entre les mains des pauvres de Tour-
 ney le prix du bois livré par Baudy et brûlé dans sa cuisine; mais,
rassuré du côté des tribunaux, il porta la cause devant un juge plus
facile, l'opinion, et sut si bien la manier, que tout le monde donna
tort à son adversaire. Ce fut pendant huit ans un déchaînement de
traits dont aucun ne fut perdu. Grâce à son intarissable verve, la
secte encyclopédique s'ameuta : les railleurs, les oisifs, les beaux
esprits de Paris se joignirent à elle; il était de bon ton d'applaudir
Voltaire; cela fit un grand peuple, et la malignité publique en bénit
l'engeance. Les amis, les collègues mêmes de M. de Brosses bais-
sèrent la tête devant l'orage et n'osèrent protester; la peur les ren-
dit muets. Ils avaient tous les courages, excepté celui qui brave le
ridicule. Et quand j'entends M. deliuffey, le moins timide d'entre
eux, s'exprimer sur les prétentions jm«iN^re exagérées de Voltaire,
je crois voir un homme qui, après avoir assisté sans motdire, pen-
dant trois heures, à une discussion violente, étincelante de saillies,
mais soutenue d'invectives grossières, entraîne par le bras son voi-
sin dans un coin du salon, et lui dit à voix basse : « Vous me
trouverez peut-être bien hardi, mais je trouve que cet homme va
un peu loin ».
   Aussi, lorsqu'en 1770, à la mort de Moncrif et de Hénault, le
président, qui n'en était pas resté à son Essai sur les Dieux fé-
tiches, vint, sa belle Histoire rotnaine à la main,frapper à la porte
de l'Académie française, Voltaire avait, à la longue, préparé les
suffrages. Le mot d'ordre était donné; on répandit une déclaration
par laquelle l'auteur de Candide renonçait au titre d'académicien,
si ou lui donnait son ancien adversaire pour collègue; on laissa
entendre que M de Brosses l'avait menacé de dénoncer ses œuvres
antireligieuses au parlement, et le pauvre candidat fut évincé sans
qu'une voix, une voix unique s'élevât en sa faveur. Dix ans plus
tôt, il eût été reçu à bras ouverts ; gentilhomme de souche (l'Aca-
démie n'était point insensible au blason), écrivain sceptique et
frondeur, historien patient et original, ami de Buffon, collabora-
teur de l'Encyclopédie, lié avec Diderot, Helvétius et d'Alembert,
     MARS 1884.   — T, VII.                                    16