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326 LA REVUE LYONNAISE intitulé : Un moderne Giotto. La prose de Mistral ressemble à un beau fragment de poème pastoral, bien qu'elle ne soit qu'un récit exact de la réalité. Nous en empruntons la traduction élégante et fidèle à M. Maurice Faure, le brillant vice-président de la Société des Félibres de Paris et l'un des fondateurs de la Cigale. « A la montagnette de Tarascon, au quartier de Férigouîet, se trouvait un gaillard et brun jeune homme qu'on appelait Amy. Il travaillait à la terre et servait comme maître dans un ménage ; il labourait, bêchait, chaussait les oliviers. ., seulement, quand il avait loisir, — l'été entre les heures du travail ou l'hiver à la veil- lée, — il cherchait uu tronçon de bois et le fouillait avec son cou- teau. Il taillait des cercles pour les berceaux, des bâtons pour les pâtres, des battants pour les sonnailles ou des objets pour sus- pendre le calèu (la lampe romaine des vieux paysans du Midi). Un jour, avec un bois d'olivier, il sculpta une pipe qui portait une chaîne faite du même bois et dont tous les anneaux étaient mobiles. Gela fit du bruit dans la montagnette. Les masiers de Ferigoulet, les pâtres des environs, les garçons de ferme, les oliveuses et les arracheuses de garance vinrent au mas d'Amy, voir la pipe sculp- tée. Tous restèrent stupéfaits et déclarèrent unanimement que jamais de la vie, en foire de Beaucaire, ne s'était vu un travail si beau... Emerveillé, un bourgeois du voisinage conseilla aux parents d'Amy de le placer chez un marbrier. Amy quitta donc la charrue et s'en vint racler le marbre chez un marbrier taras- connais. Mais, la renommée de la pipe, de la fameuse pipe à chaî- nette de bois se répandit dans la ville, et le maire de Tarascon, heureux de susciter un artiste capable d'illustrer son pays, obtint de son Conseil municipal une petite pension... » Dès lors, une vocation irrésistible s'empare d'Amy et le pousse hors du nid trop étroit ; il partpour Marseille, avec trois cents francs, réunis à grand peine. Après huit mois d'efforts, il remporte les trois premiers prix de sculpture, de dessin et d'architecture dont il suit les cours à l'Ecole des Beaux-Arts, tout en travaillant plu- sieurs heures par jour chez un ornemaniste. Le Conseil muni- cipal de Tarascon lui vote alors une pension de cinq cents francs. L'année suivante, mêmes succès. Le Conseil municipal porte la pension à mille francs. Amy, de plus en plus enflammé, prend un