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78                      LA    REVUE        LYONNAISE

siècle seulement, l'un des plus puissants génies scientifiques des temps modernes,
Ampère, un philosophe considérable, Ballanche, et trois des plus merveilleux
ouvriers de notre langue poétique: Pierre Dupont, Josephin Soulary et Victor
de Laprade. Et voyez nos artistes... Ne sont-ils pas les maîtres de l'art con-
temporain, les Flandrin, les Meissonnier, les Ghenavard, les Àppian, les Puvis
de Chavannes? Tous des bourgeois? peut-être. Mais le siècle est bourgeois lui-
même qui suit leur sillon de lumière !
    On a probablement tout dit sur la vie et les Å“uvres de V. de Laprade dans
les nombreux articles qui, à l'occasion de sa mort, ont remué son souvenir. Je
confesse n'en avoir point lu, mais je crois rester dans la note générale, en
affirmant que l'écrivain n'était plus de notre âge, malgré le fond de poésie éter-
nelle qu'on retrouvait en lui.
    Je me représente volontiers son œuvre poétique comme le Panthéon de Rome,
fermée à tous les bruits du monde, ouverte au seul azur du ciel.
    Beau vase athénien plein des fleurs du Calvaire !
    A-t-il dit de lui-même... C'est bien un temple baptisé que cette œuvre de pur
idéal où Psyché coudoiera le Poèmes evangeliques, où les Poèmes            civiques
succéderont aux Symphonies. Ce qu'il y manque, c'est le réel dans le rêve,
 l'humanité dans la grandeur.
    Un jour, cependant, la colère envahit cette âme chrétienne; une colère qui lui
semblait sainte, puisqu'elle ne devait pas l'abdiquer au dernier jour de l'agonie.
— Laprade écrivit donc les Poèmes civiques :

            Je renonce à la paix des sereines hauteurs;
            On dit que le sommeil y gagnait mes lecteurs,
            Las de suivre à travers d'austères paysages
            D'impassibles héros sculptés dans les nuages...

   Dans ce livre encore, qui est un beau livre, même après les         Châtiments,
la passion hésitait dans sa voix. On aurait dit qu'il se la reprochait, on voyait
qu'il en avait peur. — L'idéal de Laprade réside dans l'abstraction, et son
lecteur trouve de la monotonie aux images subtiles de sa poésie. Mais cette
poésie est réelle, parce qu'elle met un grand souffle au service de nobles idées :

            Plus haut ! toujours plus haut ! vers ces hauteurs sereines
            Ou les désirs n'ont plus de flux et de reflux,'
            Ou les bruits Jde la terre, ou le chant des sirènes
            Ou les doutes railleurs ne nous parviennent plus !

   S'il eut, en général, évité la longueur dans ses poèmes comme dans ses odes,
peut-être serait-il universellement connu, ayant traduit en très beaux vers
l'intégrité sans tache de sa viei Une anthologie de son œuvre no serait donc pas
inutile à sa mémoire... Quoiqu'il en soit Victor de Laprade, le rêveur par excel-
lence, passera peut-être un jour, dans cinquante ans, pour le plus grand de
nos poètes, quitte à ne redevenir bientôt qu'un grand poète. Son éternelle
rêverie, surtout quand elle a pour objet la nature, qu'il nous présente sous un
aspect nouveau quoique religieux et qui fait de lui une sorte de Lucrèce catho-
lique, son éternelle rêverie lui prête une forme étonnante qui l'enveloppera
d'un nimbe croissant de spiritualisme à mesure que la poésie se naturalisera;