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    SOUVENIRS DU COMTE ARMAND DE S A 1 N T - P R I E S T            13
   La nuit commence de bonne heure en octobre, et, vers les huit
heures du soir, nous étions déjà prêts pour notre fuite. Ma mère,
grosse alors de sept mois démon frère Louis, qui vit encore, s'ins-
talla dans une des voitures, et prit avec elle ses trois enfants. La
gouvernante de ma sœur et notre abbé se placèrent dans la seconde
avec les femmes de chambre, et nous nous dirigeâmes, avec le
moins de bruit possible, vers la grille de l'orangerie. Là, se pré-
senta un premier obstacle; cette grille était gardée par des gardes
nationaux qui s'opposèrent à notre passage," mais ma mère leur
parla si haut et si bien, qu'elle les persuada. Elle avait du courage
et de la présence d'esprit dans ces occasions ; nous passâmes donc,
et, à peu de distance en dehors de la grille, nous trouvâmes mon
père à cheval, que je vois encore à présent, enveloppé jusqu'au menton
d'un manteau gris, et qui attendait l'arrivée du roi et de la famille
royale.
   Au bout de quelque temps, nous nous aperçûmes que notre voi-
ture cheminait seule, nous apprîmes plus tard qu'on avait obstiné-
ment refusé le passage à celle de suite qui dut rebrousser chemin.
Nous ne trouvâmes pas d'autre empêchement jusqu'à Rambouillet
où l'on nous iustalla dans un des appartements du château, assez
dénué des choses nécessaires. La nuit se passa assez tranquillement;
mais le lendemain, en nous réveillant, nous fûmes fort surpris du
silence et de la solitude qui régnaient autour de cette demeure
royale. Bientôt, cependant, des rumeurs sourdes furent les avant-
coureurs de désastreuses nouvelles.
   Quelques gardes du corps fugitifs, l'air morne et découragé,
apparurent dans la journée, s'avançant le long de la route de Ver-
sailles; ils furent bientôt suivis d'un bon nombre de leurs camarades
aussi mal accomodés, et par eux on apprit la catastrophe de la nuit.
   Mon père, ayant attendu vainement sur son cheval, jusqu'au
point du jour, la venue du roi, prit le parti de rentrer à Versailles
et de venir s'informer de ce qui se passait au château. Il n'y arriva
que pour voir entraîner le malheureux prince et sa famille à Paris,
au milieu des clameurs et des insultes de la populace. Louis XVI
avait changé quatre fois de résolution durant la nuit, et avait or-
donné autant de fois d'atteler et de dételer ses équipages. Ce fut
ainsi qu'il quitta Versailles pour n'y rentrer jamais i