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MADEMOISELLE DE MAGLAND. 519 me parut dans cette époque si privilégiée et si courte de l'existence féminine, où les charmes de ia femme et de la jeune fille sont en quelque sorte confondus. Elle avait ouvert une glace et s'était mise à causer avec notre automédon sans plus faire attention à votre serviteur que si elle eût été seule : «• Savez-vous, Isaac, que je suis heureuse de vous avoir rencontré? si vous n'aviez pas eu de place, j'aurais été fort désappointée.—Si aucun de mes voyageurs n'avait voulu donner la sienne, mademoiselle, vous vous seriez mise à l'abri au Pré de Vert, chez le ministre, et j'aurais été bon train jusqu'au Genest, où j'aurais laissé souffler mes chevaux le temps d'aller dire qu'on vous envoie une de vos voitures. — Une de vos voilures ! peste !—Ici, je relevai mon col et rabattis mes mous- ta-cheé. Elle continua : ^ - Mon pauvre Star! pourvu que John le mène doucement, le voyez-vous, Isaac? Non, mademoiselle, répon- dit celui-ci, après avoir regardé derrière la voiture, la neige m'em- pêche de voir à dix pas ; mais John est bon pour les bêtes, il aura soin de Star ; croyez-vous que ce soit dangereux ? » Ici commença une conversation hippiatrique des plus savantes, qui eût duré long- temps, sans doute, si un tourbillon de ueige, entrant violemment dans la voiture, n'eût forcé ma voisine à lever la glace. Alors elle se mit à caresser son chien; cette manière de me traiter comme un individu tout à fait sans conséquence acheva de me déconcerter : je restai muet ; mais aussi que dire à une femme qui parle chevaux comme un membre du jokei club (de Londres, bien entendu), quand on sait à peine distinguer un Arabe d'un Normand? Pour- tant, lorsque je la vis essuyer les oreilles de son chien avec son mouchoir garni de dentelles, je crus avoir trouvé le moyen de me présenter sous un jour favorable en louant le compagnon auquel elle prenait tant d'intérêt, et, cherchant les tons le» plus doux de ma voix, je prononçai cette phrase remarquable : Voilà un bien bel animal! — Elle me glissa de côté un de ces regards qui interrogviit d'une manière si impérieuse, qu'on croirait que vos plus secrètes pensées sont prêtes à vous échapper ; il semblait si bien me dire : vous n'admirez pas mon chien, vous n'y connaissez rien, mais vous voulez entamer la conversation, que j'étais tout à fait décontenancé, quand elle me répondit, avec le mépris laconique d'un chasseur. Jcut