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130 LA REVUE LYONNAISE fastes, démesurément grossie en quelques heures, la rivière assiège les fortes piles du pont d'Àlais, et remplit, menaçante, presque l'arcature de ses voûtes du bouillonnement de ses flots. En été, c'est le sable jaune, les cailloux blanchis par le soleil, qui forment toute la rivière et occupent tristement son vaste lit. En automne'et en hiver, le torrent se gonfle et devient fleuve. Mais non pas fleuve puissant, majestueux, toujours égal à lui-même, tel que le Rhône, enserrant la cité lyonnaise — diamant noir posé sur deux rivières — de ses flots d'émeraude ou d'azur, mais fleuve boueux, fantasque dans ses crues, roulant des arbres déracinés et des porcs noyés, visqueux, livide, funeste à ses rivages qu'il emporte et déchire. Tour à tour dévastées et fertilisées par les gardonnades, appellation locale pittoresque des colères tumultueuses des gar- dons, les étroites plaines des basses Cévennes ne sont guère des terres de promission. L'effort de la culture y est grand, le travail pénible, les produits maigres. Mais sur les pentes adoucies des montagnes, au bord des rivières, dans les vallées profondes, sur les terres peu élevées, les châtaigniers dressent leurs hautes branches et projettent au loin leur ombre bienfaisante. Plus que le blé, plus'que le seigle et plus que l'orge, le châtai- gnier nourrit les montagnards cévenols : son fruit savoureux et sain est la vraie manne de leur désert ; cet arbre splendide, d'un port royal, aux larges feuilles pennées, d'un vert brillant, est à la fois la richesse et l'ornement des Cévennes. Le châtaignier, le chêne vert, l'olivier gris, le micocoulier, dont on fait des fourches à trois dents, l'arbousier avec ses panicules de fleurs blanches et ses baies sanguinolentes, si douces aux yeux, si fades aux lèvres, et au-dessus d'eux tous, plus rares et plus grands, dressés comme des sentinelles au bord des routes, au fond des champs, les hauts pins à pignons, élevant en l'air leur sombre coupole d'un vert bleuâtre, signe de ralliement des reli- gionnaires, au temps des persécutions, auprès des tombes des ancêtres que marquaient ces arbres, telle est, avec quelques hêtres, et dans les parcs, quelques beaux platanes plongeant dans l'eau leurs fortes racines, quelques magnolias aux fleurs étranges, toute