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ET AU LAC MAJEUR. 147
avoir épargné une folie non moins inutile que dangereuse.
Ne me demande rien d'Arona : après une journée pareille
je n'y cherchais que le repos, je n'y trouvai que mon lit ;
nous en avions remis au lendemain la rapide visite, mais les
jours se suivent et ne se ressemblent pas; dès le malin, un
orage terrible, une vraie tempête où ne manquaient ni le
tonnerre ni les éclairs, enveloppait de ses rafales la terre et le
lac, laissant à peine le bateau à vapeur aborder au port pour
nous déposer, une demi-heure plus tard , à Sesto-Calende, où
nous trouvons le royaume lombard-vénitien , ses Autri-
chiens, sa police, ses douanes et tout son cortège de vexations,
vrais dragons du jardin des Hespêrides. Quel affreux trou que
ce Sesto-Calende! quelle boue , quelle puanteur, quel en-
combrement de bêtes et de gens ! Puis, il faut exhiber ses pas-
seports, ouvrir ses malles, expliquerau chef de la police comme
quoi les Méditations de Lamartine ne sont pas des proclama-
lions du gouvernement provisoire, el qu'il n'est nullement
question du siège de Rome de 1849 dans les Odes et Ballades
de Victor Hugo. Enfin, on nous appelle pour monter en voi-
lure, une horrible cage à poulels, quelque chose d'inouï et
qui a certainement servi au déménagement de l'arche de Noé;
nous nous encaquons au nombre de six dans un espace à peine
suffisant pour quatre squelettes ; nos compagnons de route
exhalent une odeur de poix qui révèle leur profession aux nez
les moins perspicaces ; quelle chule pour des gens voitures
depuis Genève dans une chaise de poste ou par de somptueux
paquebots! Ce n'est pas tout, il pleuvait à seaux et une voie
d'eau se déclare juste sur la tête d'un des disciples de saint.
Crépin, impassible sous sa douche improvisée. Sa stoïque con-
tenance lui concilie l'intérêt de mes compagnons ; moi-même,
qui, furieux de tant de cahots el d'ennuis, l'abandonnais à son
malheureux sort, el trouvais même que l'occasion lui était heu-
reuse pour prendre le premier bain dont il eût jamais essayé,