page suivante »
304 LETTRES IMÉDITES dans l'acte de son engagement, et son succès peut-il y changer quelque chose? Vous direz que je suis un homme bien minu- tieux de m'arréler à toutes ces explications", mais vous m'avez toujours accoutumé à tant d'exactitude, que je ne veux point en perdre l'heureuse habitude. M. de P... a mal fait, selon moi, de ne point prendre M me ... et je doute que dans ses emplettes de Paris il en trouve une qui la vaille, malgré ses défauts: mais à quoi pense-l-il d'al- ler si tard à l'emplette? Il n'aura que le rebut de chaque emploi ; les bons sujets sont engagés il y a un mois, et un directeur jaloux d'avoir une bonne troupe, ne s'y prend pas aussi tard. C'est un proverbe, même en province, qu'une bonne troupe doit être faite à six mois, ce qui veut dire en bon françois, que six mois avant l'ouverture, c'est-à -dire h la fin de septembre, la troupe de Tannée suivante doit être en- tièrement engagée. Il y a a Paris, rue des Bons-Enfants, un café borgne qui est le rendez-vous de tous les cabotins de province qui sont sans engagements, c'est-à -dire de ceux qui n'ont pas pu en trouver, !e rebut des troupes. C'est là que les directeurs paresseux et qui sont pris au dépourvu, vien- nent s'approvisionner et marchander sou à sou les talents. Bien n'est si plaisant pour un observateur que ce café, quoi- qu'il n'y entre que cette sorte de gens. Dès qu'un directeur paroit, il est entouré de tous ces messieurs; l'un lui débite une tirade, l'autre un roman, l'autre une ariette; c'est un tintamarre à ne pas s'entendre, et ces.essais se prolongent dans la rue. Lorsqu'enfin, après avoir bien bataillé, ils sont tombés d'accord, il faut que le directeur donne un à -compte, dont le premier emploi est de retirer la garde-robe de ces messieurs, qui a élé mise en gage pendant leur séjour à Paris. Comme vous pouvez croire ensuite il faut satisfaire le maître du café, qui a hébergé tout le temps ces messieurs sans d e - mander d'argent ; puis, payer le tailleur, la chambre garnie ;