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                         DU LION ET OU TIGRE.                             141

Chez nous elle n'est pas viable. Ici nous devons faire remar-
quer que le rôle de tigre est fort difficile à soutenir; dans
notre siècle d'argent, il est des états et des positions tout-à-
fait incompatibles avec cette existence pleine d'élégance, de
mouvement et de plaisirs ; il faut, outre les dispositions na-
turelles, une fortune fabuleuse pour porter dignement ce ti-
tre envié. La vie du tigre a des exigences et des devoirs de
chaque jour tellement multipliés qu'il est impossible, môme
aux sommités de la banque, de viser sans danger à cet em-
ploi ; aussi ne le remplissent-elles qu'à leurs heures perdues.
C'est sans doute le sentiment de leur insuffisance qui a en-
gagé les tigres français à abdiquer un titre si lourd à porter
pour prendre celui de lion. Cette race dégénérée n'a donné à
la France, dans l'espace d'un demi-siècle, que quelques pro-
duits vulgaires, faibles et sans caractère. Nous avons eu David
au costume romain, Garât avec ses cravates monstres, ses
gilets microscopiques et ses bottes jaunes; peut-être aurions-
nous eu notre tigre royal, si Napoléon, qui était jaloux de
toutes les gloires, eût permis à Mural de se livrer à sa na-
ture (1). Chodruc, dans sa jeunesse, fut un instant assez bon
tigre, mais son règne fut court; il passa bientôt aux lions, et
conserva ce titre jusqu'à sa mort. Balzac, à l'aide de sa canne,
a essayé de se classer parmi les tigres, mais ce ne fut qu'une
gloire éphémère. L'espèce la plus vivace est pourtant celle
des auteurs et des artistes; mais, quoiqu'elle réunisse les phy-
sionomies les plus tranchées, les penchants les plus bizarres
et les barbes les plus splendides, elle n'offre aucun type com-
plet; on peut citer Pradier le sculpteur, que tout Paris voit
en pantalon de tricot blanc, et en habit de velours bleu de ciel,

  (i) Pour assister à l'entrevue des Empereurs sur le Niémen, Murât s'était
paré de son costume le plus brillant et le plus somptueux : allez mettre votre
habit de maréchal, lui dit Napoléon, vous ressemblez à Franconi.