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492 TIC-TAC. Anselme reconnut son maître, et l'avarice s'inclina devant la r a - pacité, comme le talent s'incline devant le génie. Depuis plus de vingt ans, un vieillard qui habitait, solitaire, une cabane de charbonniers, prenait, chaque trimestre sa petite provision de farine au moulin. ïl était fort pauvre, et malgré l'augmentation des prix, le tarif n'avait pas changé pour lui. Sophie décida que cette faveur n'était aucunement motivée et parla même de lui réclamer la différence pour les fournitures an- térieures. Anselme approuva le premier point. Quand on lui signifia cette décision, le vieillard jeta sur le couple d'Harpagons un regard d'ironique pitié et paya sans discuter trois sous par livre au lieu de deux et demi. Ce bonhomme jouant un rôle important dans notre récit, il est utile de le faire connaître. Je regrette que la Revue du Lyonnais ne soit pas un journal illustré. J'essaierais de monlrer en quel- ques traits de plume le père La Rite tel qu'il est présent à mon souvenir, la barbe longue et blanche, l'œil doux mais triste, le front sillonné de rides, le dos voûté, drapé dans un manteau en laine ccrue, le bâton de houx à la main et chassant devant lui un âne chargé de bois mort... un bel âne, ma foi! jambes sèches, sabots de fer, robe souris, allure vive et nez au vent. Le père La Rite l'appelait.... Cicéron ! 0 temporal ô mûres! Bah! l'âne n'est pas ce qu'un vain peuple pense Voyez maître Aliboron che- miner tout gaillard, télégraphiant des oreilles, choisissant ses passages, évitant les cailloux et la boue, cherchant, selon la sai- son, le côté de l'ombre ou le côté du soleil, tandis que Bucéphale suit bêtement le milieu de la route... Voyez-le brouter, il ne tond pas au hasard l'herbe du pré ; il examine, il flaire, il choisit, il déguste. Vous me direz qu'il préfère le chardon au trèfle, affaire de goût Bucéphale, attaché au râtelier, crèverait de faim si on l'oubliait; Aliboron sait à heure fixe réclamer sa pitance. On l'accuse d'être têtu ; mais cette obstination n'est que la révolte de la patience mise à bout contre la brutalité. On le traite avec une barbarie stupide ; il sent l'injustice, il comprend, il s'indigne, il résiste. Les coups de bâton pleuvcnt sur sa maigre échine... il se soumet alors, mais au droit le moins discutable, au droit du