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— 561 — harmonie un faux-bourdon. Mais chacune des notes y est brodée à la seconde mineure, inférieure ou supérieure, de manière à former un battement répété ou un trille très lent. Or les notes de broderie font entre elles des agrégations harmoniques singulière- ment hardies, que je ne parvenais pas à entendre mentalement. Arrivé chez moi, je me servis du piano ; mais les sons de cet instrument se lient si mal que l'impression ne fut pas satisfaisante. J'entendais des accords alternatifs ; les accords impairs étaient tout simplement des accords parfaits de tonique, mais les accords pairs étaient bien étran- ges, plus que dissonants. A l'orchestre, grâce aux sons liés des contrebasses et des violoncelles, l'impression de faux-bourdon seule domine ; les notes de broderie ne font qu'en estomper la sonorité. Rien, en effet, ne pouvait mieux suggérer la brume lointaine et le mystère dont s'enveloppe le soir cette maison des champs, retraite solitaire et cachée d'une famille de braves gens. Ce qui m'avait déconcerté d'abord était bien l'expression vraie, le « style naturel ». Bientôt une lumière se montrera parmi les arbres, un rossignol chantera dans les bois, nous percevrons confusément la rumeur et le mouvement des lieux habités, mais nous ne verrons la maison que quand nous serons devant la « porte ». Et le poème se déroule ainsi, toujours suggestif et toujours émouvant, c'est-à -dire, en somme, poétique. Et si nous n'en saisissons pas du premier coup la poésie, c'est parce que, contemporains d'un artiste qui crée son langage, nous ne l'avons pas encore assez entendu. Aux précédentes auditions, vieilles déjà de deux années, le public a été frappé de quelques effets descriptifs, voire imitatifs : le chant du coq, le meuglement de la vache, le pépiement de la volaille, la claudication du mendiant, le battement des fléaux, le vent, la neige, etc. Ce n'est pas là une nouveauté : on trouve des effets semblables dans tous les classiques, Beethoven, Haydn, Rameau, J.-S. Bach et notre vieux Jos- quin Després. On a remarqué combien ces effets descriptifs et imitatifs sont réussis. Les bruits de la nature y sont, comme il convient, stylisés, musicalisés, adroitement posés au bon endroit ; ils s'ajoutent à la musique et s'y incorporent naturellement sans en rompre les lignes. On n'a peut-être pas assez remarqué combien ils sont discrets. Ce sont souvent de simples indications, très passagères. S'ils ont accaparé l'attention, c'est que l'auditeur n'a aucune peine à les saisir, tandis que peut-être le développe- ment de la musique pure lui échappe parfois. Ne vous est-il pas arrivé de retenir, d'un tableau vu trop vite, d'une poésie entendue une seule fois, un détail secondaire qui, dans votre souvenir, domine tout le reste i l II suffit de revoir le tableau, de relire la poésie pour remettre chaque chose à sa place et à sa valeur. C'est ce qui se produira pour les effets descriptifs et imitatifs du Poème de la Maison. On constatera alors qu'ils sont plus expressifs que pittoresques : ils rendent moins les choses elles-mêmes que l'esprit des choses, c'est-à -dire les impressions morales qu'elles font sur nous. Quede fois les musiciens ont noté le chant du rossignol! Dans le prélude dont j'ai déjà parlé, les tenues et la roulade de la flûte signifient surtout la paix de la maison rustique, i. A Bologne, devant un grand tableau de Passarello, le guide me montra, au bas du premier plan, un moineau qui picore, en me disant que c'était la signature du peintre : passarello. Aujourd'hui, c'est tout ce que je me rappelle de cette peinture.