Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
44                        CAILHAVA

les amoureux, les ivrognes et ces grands enfants rêveurs
qu'on appelle des poètes.
   Un jour, sans préparation aucune, sans que rien pût
lui faire prévoir ou pressentir un si grand événement,
Boitel, en rêvant amour et poésie, manipulait je ne sais
quelle substance dans l'arrière-magasin. Son père l'in-
terpella brusquement.
     — Léon, un looch à porter, de suite.
     — J'y vais.
     — Rue Clermont, 3, au troisième, la porte à droite.
     — Bien.
     — Chez Mme Valmore, une dame du théâtre, qui est
 souffrante.
     — Hein ? quoi ? comment ? Mme Valmore ? vous dites?
j ' y vais, j'y vais.
     Et se précipitant, ébloui, troublé, sur une feuille de
 papier, Boitel saisit une plume, la mâcha vivement et
 lâchant toutes les écluses de son cœur et de son imagina-
 tion, improvisa un sonnetrempli d'admiration,delouanges.
 d'hyperboles et de points d'exclamation ! Qu'est devenu
 ce chef d'ceuvre ? nous donnerions beaucoup pour le
 trouver; Boitel ne s'en est jamais souvenu.
     — Léon, que fais-tu là ? pars-tu ?
     — Oui, oui, je pars.
     Le sonnet était fini et Boitel le corrigeait.
     — Ne t'amuse pas en route, ne fiane pas et surtout ne
 renverse pas le looch.
     — J 'y vais, j'y vais.
     C'en était fait, les vers étaient corrigés et à peu près
  sus, Boitel partit.
     Il s'éloigna d'abord rapidement, tout à sa pensée,
 tenant d'une main son looch, de l'autre, son sonnet ; se-
  couant l'un, repassant l'autre, marchant très vite, s'arrê-