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   On a dit que, quand ou veut plaire dans la société, il faut -
se résoudre à se laisser apprendre beaucoup de choses qu'on
sait par des gens qui les ignorent et qu'un homme d'esprit se
tait avec les sots, comme un riche refuse l'aumône aux men-
diants. M. Bêrenger causait et causait bien avec tout le monde,
il avait toujours de la monnaie. Yous le quittiez fort satisfait
de l u i , parce que sa politesse, ses attentions, ses paroles et
ses manières, avaient trouvé le moyen de vous rendre for£
content de vous-même. Il n'avait pas , comme la plupart des
savants et des gens de lettres de nos jours , le ton dogmatique
et tranchant. Dans les sujets qui lui étaient le plus familiers, il
ne donnait son avis que sous la forme du doute, et il démen-
tait cet adage de Pope : « « Qu'il en est de nos jugements ainsi
 « que de nos montres ; aucune ne va parfaitement d'accord
 « avec celles des autres ; chacun néanmoins s'en rapporte par-
 « faitementàla sienne» »
   Vous concevez, Messieurs, qu'avec une sensibilité vive,
ane imagination très-mobile, M. Bêrenger recevait des im^
pressions promptes, rapides , mais fugitives. Sa susceptibi-
lité était grande ; la vanité s'effarouche aisément chez les gens
de lettres et les artistes; mais ses blessures n'avaient nulle
profondeur et ne touchaient point au cœur de notre ami. De
nouvelles idées, de nouvelles images, de nouveaux senti-
ments, se succédant avec vitesse , en effaçaient même la ci-
catrice. Loin de garder rancune, de nourrir une animosité
toujours pénible , il était prêt, dans son extrême bonté, à
servir avec zèle les intérêts du disciple ingrat qui, sans mé-
nagement et sans mesure, aurait décoché contre son bien-
faiteur les traits de la satire et de l'ironie la plus amère (1).
Telle était la noblesse de son ame. M. l'abbé Gentil, son
confrère, à Orléans, venait de remporter une couronne aca-


   (1) M. Segaud, avocat, élève de M. Bêrenger, a publié une parodie assez
piquante d'un compte-rendu des travaux de l'Académie de Lyon, composé
par son ancien professeur.