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                     SOUVENIRS — 1 8 1 3 - 1 8 1 4 - 1 8 1 5                        335
l'heure suprême va sonner. On heurte, en effet, vivement à notre
porte. Se présente un de mes beaux-frères, la chemise et les mains
ensanglantées.
    « Ils sont là, ils sont vers la Duchère ; on s'y bat; je suis revenu
courant à travers les vallons de Saint-Didier, transportant des
blessés. Un jeune homme a eu la cuisse cassée à côté de moi! »
   Quelle horrible et mémorable après-dînée ! toujours le canon. Du
haut de la promenade des Tapis, à la Croix-Rousse, de ces vieux
bastions couverts de mousse, une multitude de promeneurs, hommes
et femmes, voyaient distinctement, sur la route de Paris, les charges
de cavalerie, les éclairs des armes à feu. Enfin la nuit vint mettre
fin à la lutte. Les troupes allemandes s'arrêtèrent devant les b a r -
rières de la ville pour y bivouaquer. Point de contact avec ses amis ;
chacun songeait à ses dernières précautions. À onze heures, M. de
Cazenove, alors adjoint du maire, M. d'Albon, me fait dire par un
messager qu'on est d'accord avec Augereau 1 , que d'abord il a pro-
posé de dépaver la ville pendant la nuit, de répandre les troupes
dans les maisons, d'en appeler à l'énergie des citoyens, de laisser
s'engager l'ennemi dans les rues, puis de sonner le tocsin et de
l'écraser sous nos meubles, sous nos ruines ; qu'on lui avait objecté
que ce serait un acte désespéré des plus graves ; que chacun était
las delà guerre, et que s'il ne répondait pas du succès, tout devait
l'engager à ménager ses troupes, à les concentrer dans quelque
position en Dauphiné, et à abandonner la ville aux chances d'une
capitulation discutée entre les autorités de la ville et les généraux
étrangers ; qu'après avoir d'abord résisté, il s'était cependant arrêté
à ce dernier parti, et que l'on devait évacuer la ville pendant la
 nuit. En effet, à une heure du matin, j'entendis au-dessous de mes
fenêtres un froissement fugitif de pas sourds et précipités. La lueur
 des réverbères me permit de distinguer nos pauvres soldats, can-
tonnés aux Colinettes, se retirant à la hâte avec armes et bagages.
Une heure après, Lyon, dans une profonde stupeur, se trouvait


  1
    Certains historiens ont cru pouvoir conclure de l'évacuation de Lyon qu'Augereau
avoit trahi; le maréchal, malgré les renforts venus d'Espagne, n'avait pas de forces
suffisantes pour défendre Lyon : c'eût été exposer d'une façon certaine à d'irréparables
calamités cette grande ville que la faiblesse de ses fortifications condamnait à une
capitulation inévitable.