page suivante »
38 LA REVUE LYONNAISE une rosée amère, redresse ta taille courbée par le chagrin et bientôt un autre homme s'attachera à tes pas, et après celui-là un autre jusqu'à ce que la vieillesse t'ait ridé le visage et le cœur. L'amour guérit l'amour. Reviens à toi, Leïla, Leïla. » Et pendant que mes oreilles surprises s'emplissaient de ces mélodies étranges, c'était un régal pour mes yeux que ce beau corps de femme à la teinte de bronze, dessinant des attitudes sculpturales sous le chatoiement du satin et l'éclair des bijoux. J'ai voulu savoir ce que deviennent les vieilles bayadères. Cyrano de Bergerac avait la même curiosité pour les vieilles lunes. Je crois que j'ai été plus facilement satisfait que lui. Les bayadères sur le retour se transforment généralement en entremetteuses, en usurières ou en directrices de maisons de jeu. Toutes fins très pari- siennes, comme vous voyez. Si elles ne deviennent pas ouvreuses déloges ni portières, ce n'est pas qu'elles aient delà répugnance pour ces deux honorables professions, c'est tout simplement qu'il n'y a dans l'Inde ni théâtres ni portiers. Les fêtes du dieu Siva qui se célèbrent à Villenour sont un des spectacles les plus riches en couleur locale auxquels il m'ait été donné d'assister. La pagode de Villenour, la plus importante de notre mince territoire, n'a rien qui la distingue des autres con- structions de cette nature. La porte d'entrée est pratiquée à travers une haute pyramide couverte d'hiéroglyphes bizarres et dont le sommet finit en demi-lune. Au delà , une cour spacieuse, au bout de laquelle une aiitre porte pratiquée dans une pyramide de même forme; ensuite une seconde cour qui précède le temple. C'est au seuil de ce temple et à une distance respectueuse, que doivent s'arrêter les impurs, Européens et parias, sous peine de commettre un sacrilège et de soulever l'unanime réprobation des croyants. Le premier jour des fêtes, on promène l'idole sur un char autour de la pagode. Dans la nuit du lendemain, on lui fait faire sur un radeau pavoisé, à . la lueur des torches et des feux de bengale, sept fois le tour d'un étang sacré. Le char est un édifice colossal, porté sur quatre roues pleines, et travaillé de la base au sommet avec ce mélange de naïveté et de perfection qui est le cachet de la ciselure indienne. À travers les guirlandes de fleurs et les tapisse- ries d'étoffes aux couleurs vives, on distingue les divinités sous