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blée, qu'on avait préparée à la hâte pour sa seigneurie, au couvent des Capu-
cins. Que faire en un tel gîte à moins que l'on n'écrive. Le noble étranger
ouvrit donc un portefeuille où se trouvait déjà un manuscrit ayant pour titre
Childe Harold. Quelques vers de l'Eptlre aux Pisons passèrent à la traverse
dans sa pensée, et le voilà mêlant son insulaire humour à la malice péninsulaire,
et jetant sur le papier une charmante chose qui n'est ni Horace ni Byron, mais
un délicieux mélange de toutes les idées du critique latin animées par la verve
caustique du poète anglais, a blending of ail beaulies. Les préceptes d'Horace
prennent une teinte d'à propos souvent fort comique, grâce au milieu où Byron
les place : les Pison sont Hobhouse, le peintre bizarre c'est Dubost qui repro-
duit méchamment les traits de lord et de lady Hope dans son cruel tableau de la
Belle et la Bêle. Un début pompeux et déplacé lui rappelle les discours de
ses honorables collègues ; la chancellerie de Londres, les reviewers, les avocats
ont chacun leur petit paquet, témoin cet homme de loi qui marche si bien
côte à côte avec la fameuse sangsue non missura cutem :
And gorges like a lawijei— or a leech (I).
Et avec tous ces changements, le dirai-je ? l'allure de la période et le mou-
vement de la pensée dont elle est l'expression, sont plus semblables à ceux
d'Horace que dans la scrupuleuse transcription de M. Porchat.
Concluons de tout cela que l'auteur de notre art poétique français, qui lui
aussi imita avec originalité, avait bien raison lorsqu'il disait quelque part :
« C'est un mauvais métier que celui de traduire. »
Est-ce traduire ou médire qu'a écrit Boileau ? Si par malheur il avait mis
médire, cela irait droit à l'adresse du critique, au lieu d'aller à celle de ses
victimes. Qu'importe ? Dans cet arrêt, même conçu en ces termes, bien des
traducteurs auraient aussi leur part. Traduire n'est-ce pas un peu médire ?
Hélas ! c'est souvent calomnier.
Jacques DEMOGEOT.
{"') Et se jorge comme un homme de Jo) — ou comme une sangsue.