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98 LYON D'APRÈS LE JOURNAL L'ILLUSTRATION.
couche uniformément sombre par la vétusté jointe aux fumées
de la houille ; un pavé boueux en toutes saisons, constellé de
pointes aiguës comme les souliers d'un auvergnat; de bâtardes
allées vomissant dans la rue des ruisseaux d'une onde suspecte ;
des boutiques obscures et de mince étalage ; de grandes portes
cintrées, munies de barreaux de fer, éclairant, pour toute ouver-
ture, les ténèbres à peine visibles de magasins que le soleil n'a
jamais égayés de ses reflets dorés et où la lampe mélancolique
s'allume quelquefois dès le milieu du jour; mille parfums de
drogueries ou pires encore, saisissant à crement les nerfs olfac-
tifs ; une population soucieuse, affairée, peu curieuse de la for-
me, et pour tout luxe d'équipage, dans ces rues dignes du XIIIe
siècle, de bruyants haquets, de lourds véhicules supportant des
monts énormes de ballots ; toute une grande ville rappelant ces
ruelles à tapis-francs que tend à faire disparaître l'édilité pari-
sienne ou, dans ses plus belles parties, notre quartier des Lom-
bards démesurément empilé, coagulé et assombri ; une atmo-
sphère grise, humide, saturée neuf mois de l'année de ces brouil-
lards tamisiens qui portent la moitié d'old merry England Ã
l'expatriation et l'autre au suicide.
« Tel est l'aspect riant, le polyorama qui frappe tout d'abord
l'étranger à Lyon et le prédispose à un spleen double.
« Le Lyonnais est une sorte de Hollandais auquel le ciel a refusé
les grâces frivoles de l'affabilité, de la légèreté, de la sociabilité,
cette fine fleur d'intelligence qu'on nomme esprit, ou, pour mieux
dire et être plus juste, cet agréable badinage dont le plus pur
béotien de Paris sait si bien masquer sa radicale nullité, en
même temps que ce vernis d'urbanité et d'élégance qui fait illu-
sion aux étrangers et cache la vulgarité foncière ou l'égoïsme
renforcé.
« Le Lyonnais rit quand il en a le temps. Son commerce, son
industrie, ses chiffres l'absorbent tout entier. De là sa physiono-
mie grave et morne, et, s'il faut le dire, passablement renfro-
gnée. Il est austère sans effort ; car il n'a pas besoin de luxe,
de plaisirs et n'en soupçonne pas le goût. Il dîne à deux heures,
soupe à neuf et se couche vertueusement ensuite, comme un