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              DE LA ROYAUTÉ DE LOUIS-PHILIPPE.                     215
  cinquantaine d'années, en blouse courte, figure dans le type
  franc-comtois, énergique, bien dessinée, les yeux serrés, in-
  terrompit soudain l'orateur par ces mots dits d'un ton brusque
  et vigoureux : —« Avant d'envoyer le peuple à la frontière, vous
  devriez donner du pain à ceux qui n'en ont pas pour ce soir. »
  Ce fut le signal d'interruptions de ce genre , répétées par le pre-
 mier interrupteur, et reproduites par un autre avec le même geste
 et la même voix déterminée : ce dernier, non en blouse, mais se
 disant pourtant ouvrier, était aussi d'un certain âge et d'un type
 analogue ; seulement ses yeux étaient grands et ouverts, avec
 quelque chose de trouble et d'orageux. — « Ce n'est pas d'au-
 jourd'hui que je le dis, poursuivait Victor Hugo ; je l'ai écrit,
 vous pouvez le lire dans un de mes ouvrages ; la constitution fran-
 çaise doit commencer ainsi : article 1 er : Tout Français est électeur;
 article 2 : Tout Français est éligible. Je l'ai écrit... » —« Pro-
 gramme de l'Hôtel-de-Ville (de 1830) ! »fitune voix dans la foule.
 — « Monsieur Victor Hugo, reprit le premier interrupteur, la
 main étendue vers lui, faites quelque chose pour le peuple , cela
 vaudra mieux que tout votre bagout... » et il répéta avec cette
 variante : « que tout votre bagouillage. » — « Mais laissez-le donc
 parler, ne lui coupez pas toujours la conversation, » dit un garde-
national. — Bah '. ne voyez-vous pas qu'ils parleraient là pendant
des heures, si on voulait les écouter. Voilà comme on nous en-
jôle , comme le peuple se laisse toujours enjôler. » — « C'est un
philippiste ! » disait un autre. — « Taisez-vous donc ! » répétait
 en vain le garde-national. — « Pourquoi voulez-vous que je me
taise ? Avez-vous quelque chose à commander ici ? répliqua
l'homme en blouse. Ne suis-je pas autant que lui, là ? « Un autre
personnage en vieux manteau fripé , à la mine grêlée, aux petits
yeux durs , au nez retroussé, à la voix calme et froide , mais à
la langue aiguisée, se mit à dire dans un groupe : — « Pourquoi
le laisser parler ! il ne peut rien nous dire de bon, puisque c'est
un ennemi : il a mangé la soupe à Louis-Philippe. » — « Mais
il a un grand talent. » — « Que m'importe ? j'aime mieux un im-
bécille qui a de bons sentiments. » L'ouvrier aux regards troubles
et emportés ajoutait d'autre part, mais toujours très-haut, dans