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avec les importuns, il était brusque et bourru ; mais avec ses
amis ou ses collègues , sa conversation était animée, at*
trayante. Il contait bien et avec grâce. Dans sa compagnie,
les heures coulaient rapidement, et les dames elles-mêmes
oubliaient son extérieur négligé pour ne plus voir en lui qu'un
homme aimable. Il avait toujours une raison spécieuse à don-
ner à ceux qui le pressaient de faire quelque changement dans
ses habitudes économiques. Je me rappelle m'être hasardé
un jour à lui demander pourquoi il ne prenait pas de domes-
tique. — Je ne veux personne près de moi, me répondit-il,
parceque je ne veux être le domestique de personne.
S'il évitait les réunions nombreuses, cela ne tenait pas seu-
lement à ses habitudes et à sa mise dont il sentait très-bien
l'inconvenance , cela tenait encore à des idées arrêtées et dé-
favorables à l'espèce humaine, en général. Il avait été si sou-
vent et si indignement trompé qu'il était bien excusable. Com-
ment ne pas prendre les hommes en aversion quand ceux
mêmes en qui l'on place son amitié vous récompensent d'un
service rendu par un vol, ou par une trahison infâme. Entre
plusieurs , en voici un exemple :
M. Charpentier était allé passer la journée chez un de ses
amis , négociant, dont le commerce était, disait-on , dans un
étal prospère, et chez lequel il avait placé une somme de
quatre-vingt mille francs. Un huissier se présente, il venait
opérer une saisie. D'abord étonnement de M. Charpentier,
puis ensuite indignation de se voir trompé. Le négociant con-
fondu , atterré, balbutiait quelques mots d'excuse.
Pardon ! pardon ! j'espérais relever ma fortune et faire hon-
neur à mes dettes; mais un créancier impiloyable, profitant
d'une chance commerciale défavorable, me force à faillir. Je
suis bien malheureux !
— Quelle somme vous faudrait-il pour arranger vos affaires ?
— Je dois plus de 150,000 fr.
— Vous n'avez pas répondu à ma question. 200,000 fr. re-
leveraient-ils votre maison ?
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