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12:9 paraît être une déchirure à ce voile lugubre , une large cica- trice au front d'un nègre. De ce rideau sombre s'échappent, après la pluie , des va- peurs surprenantes par leurs variétés. Il y a de tout dans la forme de ces nuages : le déserteur y voit îa maréchaussée qui le suit. Le montagnard d é v o t , le purgatoire et ses gouffres béants ; l'ambitieux, ses métairies rêvées; la veuve, son an- cien fiancé qui lui tend les bras ; le p l a i d e u r , ses juges en grand costume. Ici le paradis de Milton, plus loin l'enfer du Dante ; e t , s'il faut tout dire , on ne manque jamais d'y voir toutes les lugubres scènes de la fin tragique du père de Jacques. Telle est la perspective de ce côté. Un temps a été , où la forêt qui prête à celle fascination ses météores , était dilapidée. Propriété de tous , elle n'ap- parlenait à personne ; et celte dilapidation q u i , loin d'enri- chir , appauvrissait la contrée , avait sensiblement agi sur la diminution des eaux du Gier. On a eu le bon esprit de faire un partage de ce grand bois, et le Gier commence à reprendre sou ancien volume. Il n'y avait que ce partage qui pût sauver celle forêt d'une ruine cer- taine ; et la mort de six gardes , assassinés dans un court e s - pace de temps , a prouvé que la force et la surveillance sont toujours en défaut quand on ne sait pas faire à la chose p u - blique un rempart des intérêts privés. Le fds d'un de ces gardes erre encore dans ces montagnes. Il erre comme l'ombre de son p è r e , dont la disparition est un mystère affreux. Témoin de son horrible fin, son fils, le pauvre Jacques , ne sait plus ni ce qu'il dit ni ce qu'il fait. Il avait huit a n s , lorsqu'on a coupé la tête à son père. Et à lui aussi, la tète a sauté ; mais pas de la même manière. Plut à Dieu qu'en per- dant la raison , la tête de l'homme se desséchât et se séparât du tronc pour jamais ! "Voici comme dans le pays on m'a raconté cette histoire. 9