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                    LE CHATEAU D'ALBON.                   389

 inférieures de la carapace de moellons ; mais, immuable
 sur son vieux ciment, elle n'a pas chancelé, on dirait
 qu'une puissante haine s'est acharnée contre elle et qu'elle
 s'en est moquée; n'a-t-elle pas vu échouer la fureur maure,
le croissant ne s'est-il pas ébréché sur son pied ?
    On ne doit point songéV à exprimer le sentiment qu'on
 éprouve sur cette hauteur, seul, en tête à tête avec le
 géant de pierre. Nous nous sommes souvent assis sur le
gazon ras qui tapisse le double fossé, regardant la tour,
regardant l'immense horizon qui s'étend au- delà des rui-
nes et rêvant au passé.
    — Un jour, en mars, nous étions là, une lourde at-
mosphère pesait sur la terre, le ciel semblait un vaste
océan qui roulerait, au Heu de vagues, des vapeurs; l'im-
mensité s'étendait sans limites, une brume opaline voilait
les monts des Cévennes, le silence régnait sur le coteau;
parfois seulement on entendait le léger bruit d'une feuille
de chêne qui, allourdie par les grumeaux de gelée blan-
che, se détachait du rameau, effleurait ses pâles sœurs,
et touchait le sol, où elle frissonnait.
    Mais voici que les feuilles d'or et de feu se mirent à
tomber à grande pluie, l'horizon s'éclaircit au-dessus de
la gorge de Tournon, il rayonna de lumières électriques,
les Cévennes dessinèrent nettement leur ligne indigo sur
un ciel d'un jaune pâle, de folles brises rasèrent les prai-
ries de Bancel, elles envahirent le fossé, elles balancèrent
les fleurettes penchées et décolorées, les grandes branches
des ronces qui l'encombrent effleurèrent les remparts et
tirèrent de la tour un soupir douloureux.
    — C'était le vent du midi.
    — Le voile de brumes qui couvrait le Rhône se déchira,
le vent grandit, il se déchaîna et se coucha sur la plaine,
rampa sur la colline, s'engouffra dans les fossés, hurla