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                      HOSPICES D'ALIÉNÉS.                       297
   Déjà pour nourrir leurs hallucinations, ils ont assez de ces
nuages qui passent et repassent sur leurs têtes; de ces nuages
avec lesquels on- les surprend quelquefois à s'entretenir, à rire
et à pleurer. Assez de ces ombres aux teintes et aux formes va-
riées, chargées de toutes leurs illusions; de ces vapeurs sou-
vent sinistres et parfois de bonne augure ; dans lesquelles la
pauvre Marie Stuard revoyait son Ecosse ; où le marin lit ses
dangers ; dans, lesquelles la tète romanesque retrouve Balzac
avec tous ses drames de la scène et du roman; le philosophe
son Rousseau , le publiciste ses journaux attendus. Là, dans ces
régions mobiles de l'air, et pour ces imaginations fascinées, se
rencontre l'enfer du Dante, le paradis de Milton ; toute la féerie
des contes arabes pour les unes, pour d'autres mille bouffon-
neries de l'air. Là, des rêveries, des terreurs ou des joies sans
nombre : la vie , la mort, la liberté , l'esclavage, parents, amis
pleures, il y a de tout pour ces tètes soumises au caprice des
vents, tantôt lourdes, tantôt légères, et sur lesquelles la marche
des astres exerce aussi son empire par des torpeurs ou des
exaltations, — de tout enfin, pour ces pauvres malades, au
sein de ces nuages blancs, gros d'orage, de délire et de mé-
lancolie.
   Cet hospice a pour bâtiments l'ancien palais des.tyrans de
Rome , assez longtemps les nôtres. Et s'il est vrai, d'une part,
que l'esprit d'asservissement et d'ambition vit d'égarement et
n'est qu'un malheureux vertige, et que, d'autre part, il soit vrai
de dire que courir après la vaine gloire c'est plus que de la folie,
l'ancien palais romain, au point de vue des usages actuels,
substitué aux premiers occupants , s'éloignerait fort peu de sa
destination primitive.
   Mais ces lieux, aujourd'hui sanctifiés par le malheur, l'ont
été bien avant par la prière et le recueillement, sous les Soeurs
de la Visitation, et bien avant encore par le sang des martyrs.
Témoins les pieux ossuaires, non loin de là, et cette crypte fu-
nèbre, presque en regard des loges des pauvres aliénés. Ce
souvenir de l'héroïsme chrétien pendant les mauvais jours,
souvenir que réveillent les précieux débris , ne peut que ren-