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ÉLOGE DE LA PECR. 327
je n'ai plus douté ce matin qu'il m'a abordé en me serrant la
main ! ! !
«Je crus donc, mon cher ami, pouvoir prédire d'une manière
certaine le renversement de l'ordre de chose, actuel avant
qu'il soit peu. »
Effectivement, j'appris par les feuilles publiques la révolu-
tion survenue dans ce canton deux jours après la date de la
missive de mon ami ; il dut être sans doute embrassé par M.
le conseiller de R La veille de sa chute est le lendemain
de la poignée de main.
Yoilà donc les hommes d'état impressionnables devenus,
au moyen de cette découverte, de véritables baromètres de
l'horizon politique.
Et pour qui saurait les observer avec sagacité, la peur a quel-
ques influences sur le physique ; en retirant le sang au cœur,
elle peut débarrasser le cerveau; de plus elle produit, sur le
tube digestif, des effets dont le Diafoirus de Molière aurait pu
tirer parti pour son système médical.
Enfin, si la peur grossit et grandit les objets, puissions-
nous l'inspirer à nos ennemis, pour leur imposer sur la peti-
tesse de notre patrie et sur la taille en général exiguë des
hommes du contingent genevois !
La peur donne des ailes, et nous lui devons de pouvoir
esquiver un créancier, ou de fuir un importun, et comme
elle engendre la méfiance, elle se trouve ainsi la grand-mère
de la sûreté.
De plus, l'exercice étant recommandé par la faculté pour
faciliter toutes les fonctions du corps, le soldat qui s'échappe
en courant loin du champ de bataille, non seulement sauve
sa vie, mais encore entretient sa santé, grâce à la peur qui
le galoppe.
Erasme a fait un long éloge de la folie, et je pourrais ajouter
encore beaucoup à celui de la peur; mais, Erasme voulait
composer un beau livre et je ne vise qu'à faire un léger feuil-
leton. Puis, ceux de mes lecteurs que ma causerie fatigue,
peut-être me sauront gré de sacrifier moi-môme quelque
chose à la peur.... de les ennuyer, et ce ne sera pas l'un de
mes moindres arguments pour leur rendre ce sentiment très
recommandable.
J. PETIT-SENS-.