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532 BIBLIOGRAPHIE.
Le malheureux abandonna son pays pour toujours. Le cri de l'injure
le suivit au travers des mers, sur le Rhin, au pied des Alpes ; s'affaiblit
peu à peu, puis s'éteignit ; eeux qui l'avaient poussé commencèrent à se
demander quel était, après tout, le sujet pour lequel ils faisaient tant de
bruit, et voulurent rappeler le criminel qu'ils venaient de chasser. Ses
poésies devinrent plus populaires que jamais ; ses lamentations furent lues
avec larmes par mille et mille personnes qui ne l'avaient jamais aperçu.
Il avait fixé sa demeure sur les bords de l'Adriatique, dans la plus pit-
toresque et la plus intéressante des villes, sous le plus beau des cieux et
près de la plus belle des mers. Les dispositions à la censure n'étaient
point le vice de ses nouveaux compatriotes. C'était une race corrompue
par un mauvais gouvernement, depuis longtemps renommée pour son ha-
bileté dans les arts de la volupté et pleine de tolérance pour tous les
caprices des sens. Il n'avait rien à craindre de l'opinion de son pays
adoptif. Quant à celle de sa patrie, il était en guerre ouverte avec elle. Il
s'abandonna à des excès de violence et de désespoir que n'ennoblirent
aucun sentiment généreux ou tendre, lie son harem de Venise, il publia
volume sur volume, pleins d'éloquence, d'esprit, de libertinage et d'un
amer dédain. Sa santé s'affaiblit par suite de son intempérance. Ses che-
veux devinrent gris. La nourriture cessa de le soutenir. Une fièvre hec-
tique le consuma. II semblait que son corps et son esprit allaient périr
ensemble.
Il échappa en quelque sorte à ce triste avilissement par une liaison
qui, bien que coupable, jugée au point de vue de la moralité du pays
pouvait s'appeler vertueuse. Mais une imagination souillée par le vice, un
caractère aigri par le malheur, enfin un corps habitué aux fatales excita-
tions de l'ivresse l'empêchèrent de jouir pleinement du bonheur qu'il au-
rait pu trouver dans le plus pur et le plus paisible de ses nombreux
amours. Des débauches nocturnes de liqueurs et, de vin du Rhin avaient
commencé la ruine de sa belle intelligence. Son vers perdit beaucoup de
l'énergie et de la concision qui le distinguaient. Il ne voulut cependant
pas résigner sans lutte l'empire qu'il avait exercé sur les hommes de son
époque. Un nouveau rêve d'ambition se présenta à lui, devenir le chef
d'un parti littéraire, le grand moteur d'une révolution intellectuelle, guider
l'esprit public d'Angleterre de sa retraite d'Italie, comme Voltaire avait
gouverné les esprits français de sa villa de Fcrney ; ce fut sans doute avec
cet espoir qu'il fonda le Libéral. Mais quelque grand qu'ait été son pou-
voir sur les imaginations contemporaines, il se trompa sur ses propres
forces en se flattant de conduire l'opinion, et il s'abusa plus complètement
encore sur son caractère quand il pensa que son entente avec d'autres
hommes de lettres pourrait être de quelque durée. Le plan échoua et il
échoua ignominieusement. Mécontent de lui-même, mécontent de ses
collaborateurs, il abandonna l'affaire et se tourna vers un axvtre projet,
le dernier et le plus noble de sa vie.
Une nation, autrefois la première entre toutes les nations, prééminente
par le savoir, par la gloire militaire, le berceau de la philosophie, de l'élo-
quence et des beaux-arts avait été pendant de longues années courbée sous
un joug cruel. Tous les vices qu'engendre l'oppression , vices abjects
parmi ceux qu'elle soumet, féroces parmi ceux qui luttent contre elle,
avaient dénaturé cette misérable race. Celte valeur qui avait gagné la grande
bataille de la civilisation humaine, sauvé l'Europe et subjugué l'Asie, lan-
guissait parmi des pirates et des brigands. Ce génie autrefois si brillant,
déployé dans chaque branche des sciences physiques et morales, s'était
transformé en une ruse timide et,servile. Soudain ce peuple abâlardi s'était