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420 LETTRES BADOISES. distance se répandait au travers des pins comme un essaim d'abeilles bourdonnantes. Dans le vague de l'éloignement, cette musique aérienne suffisail pour réveiller la musique intérieure, qui sommeille dans toute âme musicale ; les accords inachevés, emportés par un coup de vent, la mélodie arrêtée au passage par un obstacle invisible je les achevais en moi- môme. Et ce qui restait suspendu, indécis, n'en n'ouvrait que mieux à ce sens rapide, que tout musicien possède, des hori- zons mystérieux et immenses. Ah, si loutesles fois qu'un con- cert ennuie, on pouvait, dans un mouvement de sa mauvaise humeur, jeter à bas les murailles de la salle, et s'en aller a une lieue de la, sur quelque montagne piKoresque! Le soir nous restons au logis, mon ami détache le violon suspendu à la muraille; au moment où les étoiles se montrent au-dessus de la masse noire du vieux château, il commence à chanter, dosa voix étrange: inimitable instrument avec lequel il imite toutes les voix et tous les instruments. Ce qu'il chante, en s'accom- pagnant, avec une richesse et une nouveauté de modulation inimitables, cela n'a pas de nom dans le langage des hommes. C'est de la musique comme nous en ferons, je l'espère, nous autres tous artistes de cœur plus que de talent, dans les apo- théoses rémunératrices d'Uranus ou de Jupiter. Quelqu'un a très-ingénieusement dit : « Ce sonl des airs nationaux d'un pays inconnu, » aussi mon ami se garde-t-il bien de les faire enlendre au public, complètement dépourvu d'ailes, de ce globe sublunaire. Puissances inconnues, combien vous appa- raissez radieuses et tutélaires dans ces inspirations célestes ! malgré l'éclat fulgurant de vos ailes ; j'ai senti la consolation et la joie renaître dans mon âme, après tant d'années de tristesse, de séparation et d'isolement. Il ne nous reste plus qu'une tristesse, qu'un désir; quand nous envolerons-nous vers ces amis supérieurs et tendres, vers ces régions du soleil éternel où cette voix inspirée nous appelle?....