Pour une meilleure navigation sur le site, activez javascript.
page suivante »
430                    LETTRES BADOISES.

 Lorsque je sus qu'il venait d'un village éloigné, perdu dans la
Forêt noire, et faisait tous les jours de trois à quatre lieues,
 par une chaleur étouffante, et des sentiers pleins de pierres, je
 regardai avec attendrissement ses pauvres pieds, tout rouges
et déchirés par les épines: songeant à la rude destinée de
 celle faible créature, je trouvai la mienne extraordinairemenl
douce. Quoi, je venais seulement de me lever et mes pieds
reposaient dans le maroquin ; je prenais mon café au frais et
fumais du canaster, tout en lisant les dernières poésies de
Henri Heine, c'est-à-dire je commençais au milieu du bien-
être ma facile journée littéraire, lorsque le petit bonhomme
avait déjà fini la sienne, et se disposait à remporter, à sa
pauvre mère, la corbeille avec les poires de moins et quelques
kreulzers de plus. Par esprit de compensation et de justice, je
devins une des pratiques les plus assidues du petit marchand;
ses poires étaient détestables, je crois qu'il faisait son verger
des arbres de la forêt. Un jour il ne vint pas, ni le lende-
main, ni le surlendemain; bref, il ne reparut plus. J'entendis
raconter qu'une calèche avait renversé un enfant ; les belles
dames qui étaient dans la calèche avaient fait porter le blessé
chez l'apothicaire de la cour , puis avaient continué leur gra-
cieuse promenade. Pauvre petil, si c'était loi ! comment feras-
tu désormais avec des jambes rompues pour vendre des poires
et porter des kreulzers à la mère ?
   Ce récit me fil du mal. Je courus aux informations, mais
il me fut impossible de découvrir si la victime de l'accident
était effectivement mon jeune ami, le marchand de poires.
   J'ai parlé de l'apolhicaire de la cour, mais ce titre est écrit
en grosses lettres d'or sur son enseigne. Il y a ici, un perru-
quier de la cour, un tailleur de la cour, un épicier de la cour,
je gage qu'en cherchant bien, on trouverait un fournisseur
de la cour, pour les meubles les plus indispensables. Quant au
médecin de la cour, il porte le litre ronflant de Hofralh :