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428 BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUE. donc à la poésie moderne , c'est de traduire l'homme tout entier, la civilisation tout entière dans son esprit et dans son corps. Je veux citer, du Recueil de M. Reynaud, une pièce où éclate ce sentiment de la réalité , et que pour mon compte je trouve très-belle ; elle est intitulée : la Ferme à midi, je la donne tout entière, parce qu'elle est propre en outre à faire comprendre le procédé descriptif de M. Reynaud, qui s'attache surtout aux détails , comme on va le voir. Il est midi , la ferme a l'air d'être endormie ; Le hangar aux bouviers prête son ombre amie ; Là , profitant de l'heure accordée au repos , Bergers et laboureurs sont couchés sur le dos , E t , prêts de retourner à leurs rudes ouvrages , Dans un calme sommeil réparent leurs courages. Auprès d'eux sont épars les fourches, les râteau* , La charette allongée et les lourds tombereaux ; Par une porte ouverte on voit l'étable pleine Des bœufs et des chevaux revenus de la plaine. Ils prennent leur repas; on les entend de loin Tirer du râtelier la luzerne et le foin ; Leur queue aux crins flottants sous leurs flancs qu'ils caressent Fouette à coups redoublés les mouches qui les blessent; A quelques pas plus loin , un poulain familier Frotte son poil bourru le long d'un vieux paillier , Et des chèvres debout contre une claire-voie Montrent leurs fronts cornus et leur barbe de soie ; Les poules, hérissant leur dos barriolé , Grattent le sol , cherchant quelques graines de blé ; Tout est en paix ; le chien même dort sous un arbre , Sur la terre allongé comme un griffon de marbre. Au seuil de la maison , assise sur an banc , Entre ses doigts légers tournant son fuseau blanc, Le pied sur l'escabeau , la ménagère file , Surveillant du regard celte scène tranquille ; Seul penché, sur un toit, un poulet étourdi Croit encore au malin et chante en plein midi. Par delà l'horizon heureux de cette ferme , Un orage grondant déjà se montre en germe ;