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264 CHRONIQUE THÉATKALE. comique, si l'on tient à se prononcer en connaissance de cause. Dès à pré- sent, nous pouvons dire que le grand air de Galatée, au premier acte, cclu 1 de la paresse et le chant de la coupe, ont produit une vive impression. Le rôle de Galatée a été pour M me Cabel plus qu'un succès ; c'est un triomphe. On eût dit que dans cette dernière création elle prenait plaisir, par un rafinement de coquetterie bien légitime, à augmenter les regrets du pu- blic qu'elle quitte à lafindu mois. EJle a fait preuve, en effet, dans la ma- nière de rendre ce rôle, d'une puissance et d'une ampleur qu'on soupçonnait à peine. Elle a mis du feu, de la passion jusque dans les plus légères voca- lises. Elle a dramatisé les roulades, les traits agiles jaillissaient de son gosier comme des aigrettes diamantées. C'était nouveau, même pour ceux qui savent tout ce que peut tenter Mme Cabel, tout ce que peut oser une nature si bien douée; une extrême délicatesse unie à une extrême énergie, voilà décidément le caractère distinctif de son talent. Aussi, comme elle était à l'aise dans ce rôle et comme elle a rendu avec vérité ce réveil, cette aspiration brûlante à la vie, qui déborde de l'âiiie de Galatée ! Dès qu'elle chante, une anima- tion visible s'empare d'elle ; on sent qu'elle aime son art et qu'elle s'y aban- donne avec bonheur ; et comme toute émotion est communicative de sa nature, le public ne peut résister à celle qui rayonne, pour ainsi dire, au dehors de l'artiste. C'est là ce diable mt corps dont parle Voltaire, et qui est nécessaire non seulement pour jouer la tragédie, mais même pour vivifier une cavatinc. Je ne sais si Mmc Cabel rendrait avec autant de bonheur la passion tendre et mélancolique, mais je me souviens de cette parole de Beethoven : Les artistes ne'pleurent pas, ils sont de feu. Les autres artistes ont aussi recueilli leur part d'applaudissements, no- tamment M. Fromant qui a très-bien dit son air de la paresse. Aux Célestins, Mlle Nathalie attire la foule, et c'est justice. Cette artiste est surtout remarquable par un mérite de diction très-rare aujourd'hui, et nous ne sommes pas étonné que la Comédie-Française lui ait ouvert ses por- tes. Rien de ce qu'elle dit n'est perdu ; toutes les intentions des auteurs sont bien rendues. Ajoutez à cela une grande souplesse de talent, une sorte d'aptitude universelle, ce qui lui permet d'aborder tous les répertoires, depuis celui des Déjazet jusqu'à celui de M"e Rose-Chéri. Au besoin, elle ferait une excellente Dugazon d'opéra-comique, car elle chante le couplet- comme personne. Les rôles travestis ne lui messiéent pas. C'est donc une excellente aubaine pour notre publie que les représentations de cette esti- mable artiste, et nous souhaitons bien sincèrement que son séjour parmi nous se prolonge le plus longtemps possible. J- T. AIMÉ VISGTRIKIER, directeur-gérant.