page suivante »
128 EN OISANS petite oasis d'herbe chétive que Gaspard décore du nom de prairie. En arrivant, les porteurs mettent le couvert ; mais avant de parler cuisine permettez-moi de vous présenter le cuisi- nier et son aide. Turc, Joseph de son petit nom, a l'air d'un bon jeune homme : barbe naissante et en retard, d'un blond rougeâtre, figure ovale, des yeux voilés, une timidité naturelle, tout cela lui donne un extérieur des plus doux et des plus affables. Je dirai même : il a presque l'air fragile. Erreur, erreur profonde! Sous des apparences délicates, Joseph Turc cache le triple airain du poète. Bien qu'il commence sa première saison de porteur, il a des qualités étonnantes. D'abord, il est le neveu de Gaspard et puisque noblesse'oblige, il tient sur le rocher comme une mouche sur une vitre. De plus, il a fait un congé aux zouaves, ce qui le rend capable de gravir tous les sommets de l'Oisans avec douze ou quinze kilos sur le dos. Enfin, c'est un maître-queux remarquable, et jamais de notre vie nous n'avions mangé de soupes comme celles qu'il nous fit absorber pendant notre campagne. J'ajouterai qu'il a fait \t Meije une fois et qu'il possède un piolet, véritable phénomène, qui, au dire de mon frère, doit peser quatre ou cinq kilogrammes : je crois que c'est un minimum. Claude Roderon, notre second porteur, n'a pas fait la Meije, lui, mais il a certainement des talents. Ainsi, il sait très bien peler les pommes de terre et faire chauffer de l'eau. Il a la prétention d'être un braconnier distingué, parce qu'il a tué un jour, cinq marmottes (!). Avec cela, il est muet comme une prison quand on l'interroge, e t n'obéit que lorsque on le menace de mort, ainsi que vous le verrez dans la suite. Mais ce qui fait son triomphe, tout son mérite, sa véritable valeur, c'est... son chapeau.