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248 LE BOUQUET FATAL. êtres privilégiés, comme l'étaient Ney et Murât, le tempérament des héros ; mais il possédait ce courage moral qui, dans une âme bien équilibrée, est la résultante de toutes les forces de la vo- lonté, ce courage artificiel qui est un éclatant triomphe de l'es- prit sur la matière et qui atteste le pouvoir du moi moral et in- telligent sur la chair émue, rétive et frissonnante. Remy qui, pour la première fois, se trouvait en face d'un duel, s'était souvent demandé ce qu'il ferait quand il serait ap- pelé sur le terrain. Tout en condamnant au fond du cœur ce legs vivace de la chevalerie, il s'était dit bien souvent qu'il satisferait à cette ter- rible échéance, le jour où elle le surprendrait. Le monde re- gorge de préjugés ; il faut savoir subir ceux qu'on ne brave qu'aux dépens de son honneur. Ce trésor subtil veut être veillé comme l'hermine. Il est des circonstances impérieuses où la bravoure d'un homme doit s'affirmer bon gré mal gré devant un péril imposé par les mœurs. La morale absolue est alors vaincue par la morale relative. Il ne faut pas que des principes aient l'air de servir de masque à une lâcheté ; car pour un homme digne de ce nom, pareille équivoque est intolérable et pire que la mort. Toutes ces pensées revenaient à Remy et l'aidaient à envisager sans remords cet expédient absurde mais despotique qu'on ap- pelle un combat singulier. II éprouvait même, sans pouvoir l'a- nalyser, une sorte d'amère jouissance aux approches de ce dan- ger prochain, qui pouvait servir de dénouement à la vie profon- dément découragée qu'il traînait depuis la mort de Solange. Au moment de franchir la porte de l'hospice, il prit le bras d'un de ses collègues. — Cartier, dit-il, j'ai à te parler. Le garçon auquel il s'adressait avait une figure heureuse, énergique et loyale. — Comme tu me dis cela, repartit Cartier ; tu as l'air d'un conspirateur. — Ce que j'ai à te confier est très-sérieux; je me bats en duel ! — Ah bah! toi!...