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                         LE BOUQUET FATAL.                          77

une famille, elles y redoublent sans relâche leurs coups. Il en
était ainsi pour les Dorblay, et le malheur ne se lassait pas de
les frapper.
   Remy était à Paris depuis cinq ans lorsqu'il reçut une triste
nouvelle. La modeste fortune que son père avait si péniblement
édifiée venait d'être engloutie pour moitié dans la faillite d'une
grande maison de banque. Cette catastrophe glissa légèrement
sur le cœur de l'étudiant, car il sentait déjà sa force et voyait
dans un avenir prochain d'éblouissantes compensations. Il ne
songea qu'à consoler et rassurer sa mère que ce désastre inatten-
du paraissait profondément avoir impressionnée. Elle reprit cou-
rage sur la foi des lettres toutes chaudes d'enthousiasme et d'es-
poir que lui écrivait son fils. Remy, en effet, était, dès cette
époque, un des aiglons de cette Ecole de médecine de Paris qui
produit tant de pavants et de praticiens illustres. Il avait conquis
le suffrage des maîtres et l'admiration de ses condisciples qui
saluaient en lui une véritable supériorité. Trois années d'inter -
nat à l'hôpital de la Pitié et les fonctions de prosecteur qu'il ve-
nait d'y obtenir au concours avaient révélé chez lui une aptitude
extraordinaire à l'exercice de cette grande chose qui s'appelle
la médecine.
    Cette chose, il l'aimait passionnément, avec toutes les fougues
 de la pensée et les préférences du cœur. Il s'était souvent posé
 cette question encore si peu résolue : La médecine est-elle un
 art ou une science? —La solution ne lui eu paraissait point
-douteuse. — Oui, la médecine est un art, se disait-iî; un art
 qui a les sciences pour servantes. Un grand médecin est un
 grand artiste qui touche le clavier de la nature entière; son re-
 gard inspiré sonde les mystères du monde moral à l'égal de
 ceux du monde physique. Il devine, il pressent, il scrute, il
 juge, il analyse. Déchirant les voiles de l'invisible, il saisit avec
  une intuition transcendante les vastes affinités, les liens mysté-
 rieux qui unissent tous les êtres et tous les phénomènes de l'uni-
  vers ; l'esprit et la matière, le tangible et ce qui ne l'est pas, la
  mort et la vie, le connu et l'inconnu. Il est poète, il est philo-
  sophe, il est moraliste, il est devin. Il aime la lutte, la lutte Ã