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58 LE CHATEAU DE CARILLAN. des conditions bien propres à les fixer. La chaleur de cet amour, prévenant et dévoué, qui veillait près de lui, devait nécessairement atteindre son cœur, rendu si impressionnable par la vue môme des lieux où nous vivions. La manière dont cela s'accomplit est singulière. Je remarquai qu'il se faisait une sorte de confusion, de substitution, dans l'esprit de Julien, entre le souvenir de Mlie Gersol et la présence de ma sœur elle-même. Rose lui paraissait cette jeune fille même qu'il avait aimée et qui lui avait été ravie. Un jour, par exemple, nous revenions de la chasse. Nous y avions passé la plus grande partie du jour, et Julien s'était laissé aller de bon cœur à la séduction de cet exercice. Nous regagnions par le Doubs notre asile de Carillan. La nuit tombait, une belle nuit d'automne. Nous entendîmes, en ap- prochant du château, une harmonie qui peu à peu devenait plus claire, plus précise. C'était la dernière pensée de Weber. Rose ou Marguerite tenait le piano, le piano même de Mme Clairvaux, et M. Laval accompagnait sur le violon. De notre cOté, nous montions l'embarcation de Julien. Nous étions au milieu de la rivière et de la nuit... Je fus frappé de l'analogie qu'il y avait entre ces circonstances et celles de notre voyage à Besançon. Julien le fut bien plus que moi. La ptus vive émotion s'empara de lui.... Enfin, au moment où nous arrivions au pied du château, il se jeta dans mes bras, en s'écriant : — Te souviens-tu ?... c'est elle, mon ami î Je ne pouvais guère me méprendre sur le sens de ces paroles équivoques. Evidemment , elles s'appliquaient à Mme Clairvaux. Je fis des vœux, cependant, pour que cette sorte de mise en scène, qu'on eût dite préparée à dessein, tournât à l'avantage de Rose. Je suivis les pas de Julien, qui avait sauté à terre et pris sa course, comme un fou, vers la maison. Je le rejoignis à la porte du salon. Il l'ouvrit sans